En guise d’introduction, je dois préciser que je n’ai pas vu la série de films des années 70-80 et que je n’ai pas lu les livres d’Emmanuelle Arsan (et/ou son époux). Les films ne me tentent pas du tout, mais je suis assez âgée pour connaître leur aura et les problèmes qu’ils posent. Je serais sans doute plus intéressée par la lecture du premier livre, par curiosité et pour ma culture. Quant à l’Emmanuelle de 2024, la bande-annonce ne m’avait pas donné envie de le regarder un jour. Sauf que…

…lors du visionnage de la série Too Much de Lena Dunham, j’ai eu un énorme coup de cœur pour l’acteur Will Sharpe. Un bel eye candy, comme on dit. Dans Emmanuelle, il incarne l’énigmatique Kei, qui va servir de fil conducteur à l’éveil sensuel du personnage féminin. Un sacré rôle de composition pour l’acteur, qui a d’ordinaire un style plutôt cool avec une voix un peu pincée. Là, il semble avoir dix ans de plus et a travaillé une voix plus grave, plus posée, dont les aigus ne ressortent que lorsqu’il parle cantonais à la fin. Oui, j’ai un truc pour les voix.

Quand le générique de fin a commencé à défiler et que, comme beaucoup, je me suis retrouvée le bec dans l’eau avec ce sentiment d’inachevé, je me suis dit « mouais, bof » et je lui ai mis 4/10 dans la foulée sur le site où je note les films que j’ai vus. Puis, j’y ai repensé. Sans avoir été séduite par l’ensemble, je dois avouer qu’il y a des angles d’attaque que je trouve plutôt pertinents après réflexion.

Pour bien parler d’Emmanuelle, il faut sans arrêt rapprocher la forme et le fond, car les deux se font écho. La photographie est très léchée, la caméra frôle les corps pour les rendre plus palpables et créer cette sensation de caresse érotique du regard. L’usage du flou, qu’il soit au premier ou au second plan, permet de souligner à la fois le sujet du désir et son objet. Tout est pensé.

J’ai bien sûr souvent été gênée par le male gaze adopté par la réalisatrice dans certaines scènes, même si le geste n’est pas gratuit. Noémie Merlant se retrouve ainsi découpée en morceaux de chair, supposément affriolants pour un regard qui a l’habitude d’objectifier le corps féminin, ie un regard masculin : un sein, un sexe à la pilosité impeccable, une bouche qui lèche un glaçon, de la lingerie haut de gamme qui souligne sans rien cacher… Même la scène de masturbation avec Zelda m’a mise mal à l’aise. C’est du porno chic tellement classique qu’il n’en est même plus excitant. Puis, j’ai revu certaines scènes et j’ai réussi à identifier les moments où le female gaze ressort de manière franche, ces moments où l’on ressent exactement ce que ressent le personnage d’Emmanuelle, alors que pas une parole n’est prononcée et que le regard, les gestes et la respiration deviennent un miroir de ce qu’il se passe à l’intérieur. Il y a un glissement progressif qui s’effectue tout au long du film et qui accompagne la reprise en main de son désir par le personnage, le faisant passer d’objet à sujet. 

D’ailleurs, si l’ensemble du film est très froid, malgré le côté cocon de l’hôtel qui crée un semblant d’intimité, c’est pour mieux montrer comment la sexualité d’Emmanuelle est automatisée, répondant parfaitement aux stéréotypes de genre et aux scripts de l’hétérosexualité, qu’elle maîtrise à la perfection, mais qui sont bien entendu insatisfaisants puisqu’ils servent avant tout les hommes. C’est ce que démontre très bien la première scène de sexe dans les toilettes de l’avion au début. Emmanuelle joue de ses atouts, de sa sensualité évidente autant pour le regard du spectateur que pour celui de l’homme derrière elle qu’elle invite ainsi à la suivre. La scène n’a que les apparences de l’érotisme, l’héroïne se fait bien trop chier pour y prendre le moindre plaisir. Et ça se voit.

L’hôtel, quant à lui, est en lui-même est une métaphore d’une sexualité entendue, transactionnelle, cloîtrée, dans les clous. Le personnage d’Emmanuelle semble prisonnière des lieux et erre dans les couloirs à la recherche de nouvelles expériences, qui se révèlent fades. La seule fois où elle demande à faire des visites en ville, on lui répond que tout peut être arrangé, y compris de lui permettre de rentrer dans un lieu interdit aux femmes. Mais on ne saura jamais si ces visites ont lieu ou si l’idée a été abandonnée.

Dans l’hôtel, Emmanuelle finit par trouver quelques angles morts, comme cette réserve au bout d’un chemin verdoyant dans laquelle une des prostituées emmène ses clients, plutôt que dans une des chambres de l’hôtel. Personnage de prostituée qui me pose d’ailleurs un problème. Je n’ai pas compris en quoi cette relation apportait quoi que ce soit au personnage principal. La scène de masturbation en miroir m’a paru assez gratuite. Je n’ai pas senti la réappropriation de son corps par Emmanuelle hors du champ de l’hétérosexualité, alors que je ne vois pas d’autres explications à cette scène. Surtout qu’elle va exactement dans le sens des fantasmes masculins et que le male gaze transpire, malgré un cadrage relativement sage. La relation amicale entre les deux femmes est certes douce et respectueuse, mais à part l’accent mis sur la sororité, je ne vois pas grand-chose d’autre à en faire. Peut-être est-ce une façon de reprendre le contrôle sur l’exotisme du lieu, si je peux formuler les choses comme ça.

Et au milieu de tout ça évolue le mystérieux Kei, la personnification du désir d’Emmanuelle. Celui qui ne dort pas dans sa chambre, qui disparaît et réapparaît sans prévenir, qui commence à hanter l’imaginaire érotique d’Emmanuelle et qui lui met un vent assez fabuleux alors qu’aucun homme ne semble pouvoir lui résister.

Quand Kei lui suggère de sortir pour découvrir la ville, c’est une métaphore de plus. Pour mener à bien sa quête, il va lui falloir sortir des sentiers battus et donc de l’hôtel. Follow the white rabbit. Et c’est en effet là qu’elle va trouver le plaisir dans une scène de candaulisme fort efficace, même si la réalisation aurait pu un peu plus porter l’érotisme de la scène. Et puis, vous avez vu l’erreur de raccord au milieu ? Voilà, j’ai eu du mal à voir autre chose ensuite. Satanée bretelle. Néanmoins, cette scène fonctionne parce qu’il y a eu tout le reste avant : la froideur, l’errance, le méchant vent, le tripotage, le pas de côté et, enfin, le saut dans le vide libérateur. Le candaulisme (même s’ils ne sont techniquement pas en couple, c’est selon moi la dynamique en jeu) était d’ailleurs déjà très présent dans leur discussion autour du café. Si le mystérieux Kei ne lui avait pas opposé une résistance frustrante, l’imagination d’Emmanuelle ne se serait pas mise en branle pour trouver comment faire en sorte qu’il s’intéresse sexuellement à elle.

Étonnamment, je me suis bien plus projetée dans le personnage de Kei dans cette scène finale. Tout en me reconnaissant aussi, quelques minutes plus tôt, dans celui d’Emmanuelle quand elle envoie des photos à Kei qui la suit dans les petits passages de Hong Kong. C’est tellement moi.

Il y aurait encore plein de choses à dire sur ce film, sur sa forme, sur son fond, et j’ai déjà fait bien assez long. Je lui reprocherais quand même le côté un peu plat de cet audit, qui justifie la présence d’Emmanuelle dans cet hôtel, et l’absence de surprises dans son cheminement personnel. Quel message le film cherche-t-il à faire passer ? À qui ? Est-ce qu’il a la moindre once d’originalité aujourd’hui, alors que beaucoup de femmes émancipent leur imaginaire érotique avec le smut et femtasy ? Encore une fois, je ne suis pas forcément le public cible. À défaut de m’avoir excitée, Emmanuelle aura eu le mérite de me satisfaire visuellement et intellectuellement. Par contre, si vous espérez vous tripoter la nouille ou le berlingot, vous allez être déçu·es. Ce qui explique sans doute les très mauvaises notes données au film.