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Les femmes ? Elles sont depuis le début le moteur de la psychanalyse : elles ont fait son histoire aussi bien en étant étudiées par elle qu’en tant que théoriciennes, créatrices, penseuses ; fougueuses, parfois excessives, pleines de feu, elles ont refusé de se couler dans la norme et les assignations liées à leur sexe. Tel est le fil rouge de ce livre qui raconte, en une cinquantaine de courts chapitres, la relation de la psychanalyse au sexe et à l’amour. En quoi la vie de Lou Andreas-Salomé nous indique-t-elle ce qu’est une femme libre ? Peut-on désirer sans dominer, contrairement à ce que fit Jung avec Sabina Spielrein ? Pourquoi certains, comme Victor Tausk, se suicident-ils au moment où l’amour entre dans leur vie ? Comment en venons-nous à haïr notre conjoint, comme Winnicott avec sa femme ? Que faire quand, comme la Lol V. Stein de Duras relue par Lacan, la jalousie nous crucifie ? Pourquoi acceptons-nous parfois que la personne qu’on aime en aime une autre sans cesser pourtant de nous aimer, comme le firent Virginia Wool, Keynes et les membres du groupe de Bloomsbury ? Peut-on rester l’analysant(e) de la personne avec qui l’on vit une grande histoire d’amour, comme Catherine Millot et Lacan ? Et plus largement, la psychanalyse peut-elle encore nous aider, aujourd’hui, dans notre vie amoureuse et sexuelle ?
J’adorerais pouvoir écrire un avis très étayé au sujet de ce livre, mais la vérité, c’est que je n’y connais pas grand-chose en psychanalyse. Je m’y intéresse de loin par pure curiosité et je remercie France Culture de m’éduquer un peu en la matière, même si je suis souvent larguée. Ce que je savais déjà par contre – merci
LSD, c’est que c’est une forme de thérapie qui ne me conviendrait pas, malgré mon fort penchant pour l’introspection. Beaucoup d’éléments dans ce livre ont d’ailleurs confirmé ma vision de cette pratique, même s’il y a bien sûr des choses à sauver. Heureusement.
Des débuts de la psychanalyse, je retiendrai surtout des balbutiements qui m’ont fait écarquiller les yeux : tout le monde analysait tout le monde, se refilait les patient·es, se tirait dans les pattes, se manipulait et éventuellement couchait autant avec les patient·es qu’avec les confrères ou consœurs, voire ex-patient·e devenu confrère ou consœur. Je caricature à peine. Autant dire que les analysant·es avaient autant besoin d’être analysé·es que leurs analysé·es. Ce qui explique d’ailleurs sans doute l’un des prérequis actuels pour devenir psychanalyste : avoir suivi soi-même une psychanalyse de plusieurs années. En tout cas, à lire le début du livre, difficile pour moi de trouver la rigueur nécessaire pour prendre la psychanalyse vraiment au sérieux. Et je ne suis pas étonnée qu’à un moment, certains aient voulu
tuer le père et développer d’autres approches et surtout fixer des limites éthiques.
Bien sûr, aujourd’hui, il y a suffisamment de recul pour aborder les choses avec plus de jugeote, si je puis dire. C’est là que le livre devient intéressant. Le regard que porte Sarah Chiche sur l’histoire de la psychanalyse, même en y apposant le filtre de l’érotisme au sens large, bénéficie de ce recul. Elle n’hésite pas à se montrer très critique au sujet des maîtres à penser, mais aussi de certain·es collègues, leur façon de faire et la façon dont des biais et errances personnelles ont pu influer sur le développement de certaines idées parfois persistantes. Il suffit de regarder l’influence de Freud sur la femme, son corps, sa place et ses désirs. On en paye encore les pots cassés aujourd’hui.
La psychanalyse s’est avant tout construite dans une époque et dans un microcosme particulier qu’il est bon de connaître. Tout comme il est édifiant de découvrir les liens entre tout un tas de personnes que l’on n’imaginait pas forcément en relation et comment ces relations ont influé sur ses protagonistes. J’étais plutôt bien informée sur Anaïs Nin, son rapport à l’inceste et ses psychanalyses hautement toxiques pour ses analysants, j’ai découvert le rôle de Lou Andréas-Salomé, Sabina Spielman, Georges Bataille, Marguerite Duras, Marie Bonaparte, Anna Freud, Arthur Schnitzler, Henry Bauchau, Marilyn Monroe et tant d’autres dans l’histoire de la psychanalyse. C’était comme un puzzle qui se reconstituait au fil des pages alors que je ne savais même pas que ces pièces pouvaient s’emboîter avec celles de Freud, Lacan, Jung, etc.
Le livre est riche en anecdotes, passionnant et facile à lire, y compris pour un public non initié. Il peut même servir d’introduction au monde de la psychanalyse pour ceux qui cherchent à en savoir plus. En ce qui me concerne, il m’a vraiment permis d’y voir plus clair en recontextualisant les bribes lues et entendues çà et là. Je ne doute pas qu’il m’aidera aussi à mieux comprendre les émissions de France Culture à l’avenir.
J’aurais pu extraire plein de passages qui m’ont interpellée pour les reprendre ici, mais je me suis contentée de ceux sur le polyamour et sur les néosexualités qui rentrent tout particulièrement dans le cadre de ce blog. C’est cependant le chapitre 52, intitulé quelque chose plutôt que rien, un chapitre différent des autres, qui continuera de trotter longtemps dans ma tête. La plume littéraire de Sarah Chiche y explose d’un coup et donne envie de s’intéresser au reste de sa production, loin des essais, mais sans doute pas si loin de sa propre quête analytique.
La neige déchira les ténèbres. Le spectacle des flocons ensevelissant la terre, les arbres et les rochers sous une pellicule blanche l’émerveilla. Rêveuse, elle regarda son téléphone. Elle sentit son visage se couvrir de rouge. Et quand bien même, se dit-elle, tout indiquerait que les êtres humains sont bien décidés à s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier, l’amour justifie à mon sens d’endurer bien des chagrins et qu’il y ait quelque chose plutôt que rien.