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Je m’étais déjà attardée indirectement sur le sujet à travers le prisme des hommes infidèles sur les sites de rencontres libertins. Comme je le disais dans mon texte à l’époque, le jugement porté par certains sur l’infidélité est assez catégorique et sans aucune nuance. Un homme en couple qui est inscrit pour aller s’encanailler est forcément le dernier des salauds et il faudrait voir à ne pas trop l’encourager à tromper sa femme. Le couple illégitime est aussi assez mal vu. Par contre, la femme seule, on s’en fiche, il y en a trop peu pour se permettre de faire la fine bouche. En tout cas, rares sont ceux qui s’embarrassent de savoir si, parfois, il n’y aurait pas des arrangements entre deux personnes qui s’accorderaient sur la non-exclusivité sexuelle au sein de leur couple. Alors que, paradoxalement, il y a pourtant beaucoup de couples échangistes dans les environs pour prouver que c’est possible…

À la question : est-ce que coucher avec quelqu’un d’autre que sa moitié officielle et en son absence, c’est être infidèle ?, la réponse semble donc être positive (surtout si on est un homme seul). Ce que vient appuyer le résultat d’un sondage un peu plus général sur les gestes considérés comme de l’infidélité publié par le Huffington Post :
Relations sexuelles : 97,7
Sexe oral : 96,8
S’embrasser sur la bouche : 88,7
Envoyer un e-mail de soi-même nu : 88,2
Envoyer des textos érotiques : 82,6
Dormir dans le même lit : 68,4
Se donner la main : 63,2
S’asseoir sur les genoux, d’un ou d’une autre : 52,2
Sortir dîner : 41,4
Partager des secrets : 36,5
Se faire un câlin pendant plus de 10 secondes : 34,5
Là, autant dire qu’aux yeux du monde, je suis foutue. Mon couple est foutu. C’est l’Enfer direct pour tous les deux. Bazar, même quand je n’étais pas libertine, j’allais dîner avec des potes en tête-à-tête, je vais au ciné avec d’autres en tout bien tout honneur, et, ça, c’est déjà tromper selon certains ! Foutue de chez foutue, je vous dis. Sans parler qu’avec mon hétéroflexibilité, je pense qu’il faudrait aussi se méfier de mes sorties avec mes amiEs.

Donc, je suis visiblement très infidèle.

Sauf qu’en fait, non. C’est un sujet qui a donné lieu à une discussion avec mon partenaire de vie et nous sommes d’accord là-dessus : je ne lui suis pas infidèle. Dingue ! Je couche avec d’autres hommes et femmes et pourtant je ne suis pas infidèle. Comment se fait-ce ? Parce que la fidélité n’est pas toujours une histoire de sexe, mais aussi une histoire de foi et d’engagement peut-être…


Quelque part à la 47e minute du documentaire de Serge Moati intitulé Mes questions sur l’infidélité, Tim parle de sa notion de fidélité :

À mon sens, la grande fidélité consiste à ne pas humilier l’autre. C’est à dire toujours faire attention que l’autre ne soit pas dans une situation où il est démis de son rôle en fait. Maintenant, il n’a jamais été posé clairement qu’il devrait y avoir une fidélité sexuelle. Et quand on s’est rencontrés, ce qui a été évident, c’est qu’on resterait ensemble.

C’est un peu brouillon, mais je me suis retrouvée dans ses mots. Sa notion de fidélité, c’est avant tout du respect pour l’autre et pour cette chose qu’ils construisent à deux. Deux « je » qui n’oublient jamais qu’il y a un « nous » construit, un « nous » engagement, même quand il y en a un qui va voir ailleurs quelques heures. Une notion qui se retrouve dans cet extrait de la série The Affair où le personnage principal masculin est interrogé sur la question de l’amour :

 

I wanna know if you believe that love can last?
 
I believe love is a kind of faith. And when two people both believe, something very powerful happens. I mean, look at it this way. If you and I are in love, and I trust you enough to lean in towards you, and you trust me enough to lean in towards me, then we meet in the middle. It’s a kind of triangle. And we’re holding each other up. And it’s very very strong. It’s unbreakable. But if I disappear, then you can’t hold our house up alone. You’re kind of falling through open air. Love can’t work without the trust, without the faith. That’s why people say when somebody cheats, that he was unfaithful. Think about that word for a moment. It’s not about the sex, kids.
The Affair 2×08.

Je voudrais savoir si vous croyez que l’amour peut durer ?
Je crois que l’amour est une forme de foi. Et quand deux personnes y croient, quelque chose de très fort se produit. Je veux dire, voyez ça ainsi : si vous et moi sommes amoureux, et que je vous fais assez confiance pour m’incliner vers vous, et que vous me faites assez confiance pour vous incliner vers moi, alors nous nous rejoignons. C’est une sorte de triangle. Et nous nous reposons l’un sur l’autre. Et c’est très solide. C’est indestructible. Mais si je disparais, vous ne pouvez plus maintenir notre toit toute seule. Vous vous effondrez. L’amour ne peut fonctionner sans confiance, sans foi. C’est pourquoi on dit d’une personne qui en trompe une autre qu’elle est infidèle. Réfléchissez à ce mot un instant. Il n’est pas question de sexe ici, les enfants.

(Traduction maison)

Quelques définitions extraites du Littré, à tout hasard : 

Fidélité : Qualité de celui qui est fidèle, attaché à ses devoirs, à ses engagements.
Foi : Fidélité, exactitude à remplir ses engagements. Fides (lat.)
Infidèle : Qui n’est pas fidèle, qui ne remplit point ses devoirs, ses engagements.

Tout repose donc sur des engagements et une volonté d’y être fidèle. Des engagements qui sont propres aux deux personnes en présence… ou, tout du moins, qui devraient l’être.

En ce qui me concerne, je ne me considère pas comme infidèle vis-à-vis de mon partenaire de vie dans le sens où je ne suis pas démissionnaire dans mon couple, j’aime d’autres hommes, je donne mon corps à d’autres hommes ou femmes, mais je n’ai pas perdu la foi en mon couple, je continue à penser qu’on s’est très bien trouvés. Ça reste ma relation primaire. On vit sous le même toit.

Bien sûr, ça ne se fait pas du jour au lendemain. Ça demande beaucoup de temps, de discussions, d’écoute et d’efforts pour (re)définir et personnaliser ces engagements dans le cadre d’un couple ouvert. Le gros hic, c’est qu’on est une minorité assez invisible à voir les choses comme ça et à désacraliser l’acte sexuel (désacraliser, attention, pas banaliser) au passage. Il y a plein de raisons qui justifient aujourd’hui l’importance donnée à la fidélité sexuelle, au rang desquelles des choses aussi diverses que des traditions qu’on ne remet pas en cause, des croyances religieuses, la possessivité, la jalousie (sur laquelle je reviendrai bientôt), des insécurités personnelles, le manque de confiance, la peur du jugement des autres, etc. La grosse majorité continue donc de défendre mordicus d’autres valeurs (souvent issues d’archaïsmes religieux qui perdurent sans raisons valables) et ne se montre plus souple que quand ça l’arrange ; elle préfère se raccrocher à ce qui la rassure et pointer du doigt les moutons noirs qui grattent un peu trop là où ça démange. Les unes des canards à potins sont un bon indicateur de la non-évolution des mentalités selon moi. Autant dire qu’on n’est pas sortis de l’auberge.

Mais bon, on va dire que tant qu’il y a de la vie de l’utopie, y a de l’espoir… J’ai fait un rêve, les gens se mettaient à cultiver leur jardin…

 

Pour revenir à mon image d’accroche, et, ce, bien que je n’aie pas de compte sur Gleeden. Je suis non seulement fidèle aux engagements pris dans le cadre de mon couple, mais je le suis aussi dans certaines de mes relations secondaires. Encore une fois, pas d’exclusivité sexuelle dans la balance, mais des relations suffisamment construites dans la durée pour qu’il y ait un devoir de loyauté et d’honnêteté entre nous. Tout comme je suis très fidèle à certains de mes amis très proches avec qui je ne couche pas. 
 

Fidèle, foi, croire. Ce sont des mots que j’associe d’ordinaire à la religion. À tort, je me rends compte, et l’écriture de ce post m’a donné envie de me les réapproprier vraiment et de jouer avec, justement pour montrer que la religion n’a pas sa place dans un couple. Pour l’anecdote, voici le truc le plus cocasse qui m’a été dit par mon partenaire au moment où mon couple s’est ouvert justement : « Je n’ai jamais vu autant de morale chrétienne chez une athée. » Ce qui veut dire qu’un paquet de valeurs (respect, bienveillance, tolérance…) n’ont pas besoin des religions pour se développer chez les gens. Une bonne éducation et la transmission de valeurs humanistes suffisent.