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“When you’re hit and you say no, that’s pain. When you’re hit, and you say yes though, that’s sensation — and sensation is whatever you want it to be.”
C’est parfois compliqué d’expliquer que j’aime la douleur, mais pas toutes les douleurs et pas tout le temps et pas avec n’importe qui. J’aime la douleur dans certaines conditions très spécifiques et, au fil du temps, je m’aperçois que je ne la tolère plus qu’infligée par une personne spécifique, qui l’est à cause ou grâce au contexte de la relation qui est aussi très spécifique. Il m’arrive encore d’exiger la petite claque sur les fesses lors d’une levrette avec l’un ou l’autre de mes partenaires, mais de moins en moins souvent en fait. Ce qui est assez curieux, même pour moi, car j’aimais vraiment ça au début. Maintenant, si elle n’est vraiment pas sollicitée et arrive par surprise, elle me fait le plus souvent mal. Rien de plus.
Je n’ai jamais clairement identifié la raison de cet attrait pour la douleur, même si j’ai ma petite idée (et elle est dans la conclusion plus bas). Déjà, ce n’est pas lié à un besoin de m’autopunir ni à une détestation de soi profonde, comme c’est malheureusement parfois le cas chez les soumis·es, ce qui les pousse à une forme d’autodestruction du corps et de l’esprit. Pas de trauma particulier qui me vient à l’esprit non plus. C’est vraiment quelque chose de mystérieux pour moi. Le seul élément de réponse que je peux avancer, c’est une forme d’imprégnation due à une fascination longuement entretenue pour la soumission dans un premier temps, puis le couple douleur/plaisir dans la foulée. Comme je l’expliquais dans ce post sur mon cheminement vers la soumission, j’ai découvert certaines publications très tôt dans mon enfance, puis j’ai lu une série de romans en rapport avec ce sujet plus tard, au début de l’âge adulte. Une première rencontre avec la douleur associée au plaisir. Ça m’a fascinée et excitée pendant trois tomes.
S’approchant d’elle, il se dit qu’il lui fallait se montrer miséricordieux et la punir promptement. Assis au bord du lit, de la main gauche, il lui prit les poignets et bascula son corps dénudé sur ses genoux. Les jambes de la Belle s’agitaient vainement au-dessus du sol.
— Très, très jolie, fit-il, sa main droite décrivant des gestes lents sur les fesses rondes, tout en les forçant à s’ouvrir.
La Belle pleurait à gros sanglots, mais elle étouffait ses pleurs dans le lit, et ses mains étaient maintenues devant elle par le bras gauche du Prince.
Ce dernier à présent, de la main droite, lui fessait brutalement le derrière, et l’entendit pleurer plus haut. Pourtant, il ne la fessait pas si durement.
Mais cela laissa une marque rouge. Il la fessa fort de nouveau, la sentit se contorsionner contre lui, la chaleur et la moiteur de son sexe contre sa jambe, et il la fessa encore une fois.
— Je pense que vous sanglotez plus d’humiliation que de douleur, la réprimanda-t-il de sa douce voix.
Elle luttait pour ne pas trop pleurer.
Il arma sa main gauche, bien à plat, et, sensible à la chaleur de ses fesses rougies, l’éleva et lui administra une nouvelle série de fessées, lourdes et fortes, souriant de la voir se débattre.
Il aurait pu la fesser beaucoup plus méchamment, pour le plaisir, et sans lui faire vraiment mal. Mais il avait une meilleure idée. Il aurait tant de nuits pour goûter ces délices.
Pendant longtemps, je n’ai pas su si le lien entre la douleur et le plaisir pouvait s’établir chez moi. Si tant est qu’un jour, je puisse pratiquer pour vérifier. Je n’associais pas de jeux de douleur à ma masturbation notamment. Il y a eu quelques claques sur les fesses de temps en temps en passant et ça me faisait de l’effet, puis est arrivé le libertinage et j’ai enfin eu l’occasion d’expérimenter des choses beaucoup plus sérieuses. Et j’ai été fixée.
Là réside pour moi le deuxième mystère autour de mes pratiques. Je n’éprouve pas de plaisir sur le moment. Aucun. J’ai mal, je serre les dents, je gémis, j’essaye d’encaisser jusqu’à ce que ça s’arrête, soit parce que j’aurais dit stop, soit parce que mon dominant m’aura accordé une pause. Et mon entrejambe, indépendamment de ma conscience occupée à supporter la douleur, mouille. Parfois très abondamment. Comme si un raccourci s’était créé entre ma chair et ma chatte, sans passer par mon cerveau. C’est d’autant plus paradoxal que, dans ce genre de mises en scène, tout se passe bien entendu dans la tête. Un regard, une phrase, un geste, une intention suffisent à faire plier ma volonté et à me rendre plus docile. C’est l’espace marginal bas dont il est question sur cette page et qui est finalement l’état dans lequel je suis le plus souvent plongée. Bien sûr, plus cette soumission est profonde, plus mon degré de tolérance à la douleur est grand. Mais cette notion de tolérance est vraiment très très subjective et dépend de plein de paramètres. Et il ne me semble pas y avoir de corrélation évidente entre la quantité de douleur reçue et le degré d’excitation, mais je suis rarement en mesure de vérifier par moi-même.
Quantifier la douleur est aussi délicat dans le domaine médical que dans le SM. Je ne sais pas moi-même comment je me positionne par rapport à d’autres soumis·es. Je ne suis pas douillette, c’est sûr ; je sais aussi que j’ai encore une marge de progression, mais elle ne me paraît plus si grande que ça. Quand je vois le corps de certain·e·s soumis·es, je sais que je ne pourrais pas aller jusque-là et je ne le souhaite pas du tout. Il y a des limites à ce que j’accepterais de faire subir à mon corps, comme tout ce qui pourrait traverser la peau et faire saigner, et je pense que mon dominant ne serait pas partant non plus. Sans parler que le but n’est pas non plus de finir aux urgences et/ou avec des blessures et des séquelles irréversibles.
Cette image tente d’ordonner les outils assez classiques du moins au plus douloureux. J’en ai testé quelques-uns, d’autres ne m’inspirent pas du tout. J’en ai aussi essayé qui ne sont pas sur ce graphique.
Main, ceinture, paddle, martinet, c’est ce que je peux supporter assez longtemps et qui laissera peu ou pas de marques. La cravache et surtout la cravache de dressage me demandent au contraire de serrer les dents bien plus fort et, dans le cas de la seconde, j’ai envie de dire que je n’en raffole pas et qu’elle ne pourra être utilisée qu’avec parcimonie avec une bonne préparation avant. Ce n’est pas une douleur que j’affectionne particulièrement, même si elle reste intéressante d’un point de vue physique et psychologique. Non seulement elle laisse de très beaux bleus dans son sillage, mais c’est aussi celle qui va me faire capituler assez vite. Elle représente une sorte de défi personnel, car elle me laisse percevoir ma limite et je sais que mon dominant se contentera de jouer avec cette limite, mais n’en abusera pas.
Je me doute que c’est assez étrange de présenter les choses comme ça : de dire ne pas aimer une douleur (et vraiment, ma première expérience avec la cravache de dressage a été très douloureuse), mais de quand même y revenir. C’est là que s’exprime le plus cette nuance entre la douleur supportable et souhaitée, la douleur supportable pour le plaisir de l’autre et la douleur intolérable. Dans le premier cas, je réessaierai sous conditions ; dans le deuxième, je laisserai faire tant que ça restera juste de l’inconfort de mon point de vue ; dans le troisième, je dirai clairement que ça ne va plus être possible.
Il est évident que la préparation à la douleur joue beaucoup. C’est comme pour un tatouage, la douleur que l’on anticipe est plus supportable et on finit par se laisser porter par le flux d’endorphines qui font leur boulot. La préparation mentale préalable donc, un dominant qui sait garder le contrôle sur l’esprit de sa soumise et un besoin viscéral de ressentir de la douleur et il n’y a pas de raison que les limites ne puissent pas être tout doucement explorées, contournées et dépassées, avec quelques bonnes louches de consentement, de confiance et de vigilance.
Parce qu’il me paraît intéressant d’en parler et pour souligner qu’il est vraiment important d’être en phase avec soi, avec l’autre et le moment, j’ai aussi vécu une séance où les choses ne se sont pas si bien passées que ça, où j’arrivais avec des idées parasites dans la tête, de la mauvaise volonté pour en parler et un soupçon d’insoumission. Mon esprit est resté branché d’un bout à l’autre, j’ai refusé de plier, j’ai eu mal, j’ai moins mouillé et j’ai eu la sensation que ma capacité à supporter la douleur pourtant intense ne tenait qu’à ma volonté de résister coûte que coûte. C’était bloc contre bloc : l’un qui voulait faire craquer, l’autre qui refusait. Assez stérile, mais une expérience intéressante néanmoins, il en ressort toujours une leçon. Comme celle que ça m’aurait fait beaucoup de bien de me laisser aller et de lâcher-prise, tout particulièrement parce que j’étais dans cet état ce jour-là.
Bien sûr, dans tout ce que j’ai évoqué jusque-là, il y a un contexte, un dominant, une certaine codification de la relation, des rôles à tenir, et tout ça porte l’un et l’autre. Qu’en est-il de la douleur auto-infligée, puisqu’il m’arrive d’y avoir recourt juste pour mon plaisir personnel maintenant ? Car là, il y a du plaisir justement. Le fait d’être celle qui me fait mal toute seule fait que mon cerveau n’est pas aussi passif et je me rends compte plus facilement du lien entre la douleur et le plaisir. J’ai conscience de ce moment où je fixe une pince et de l’excitation profonde que cela provoque immédiatement. Mais étonnamment, ce n’est pas parce que j’ai la liberté de le faire que j’en abuse. C’est pulsionnel, c’est par phase, et j’avoue quand même largement préférer que quelqu’un d’autre me fasse mal, même si la notion de plaisir disparait généralement au passage.
Ce que j’aime dans la douleur, je crois, et qui explique un peu le fait que j’en ai besoin de temps en temps, c’est qu’elle me force à me focaliser sur une chose et oublier tout le reste. Si je méditais, peut-être que je pourrais comparer les deux et me dire que, finalement, ça me détend autant de ne penser à rien sauf au vide, mais comme ça n’est pas le cas… Je vais donc me contenter de dire que, quelques heures après la séance, j’ai généralement un énorme coup de barre et je passe une très bonne nuit dans la foulée. Le sentiment général est surtout une immense satisfaction, sensation renforcée par les marques et les douleurs résiduelles sur et sous ma peau. Pour avoir expérimenté l’espace blond un jour, je sais aussi que je pourrais avoir un shoot hormonal encore plus intense et me sentir vraiment bien pendant 24 heures et plus, mais pour l’instant, cet état m’est assez volontairement refusé. Et j’en comprends et accepte la raison, même si ça me frustre. J’ai tendance à être un peu pressée et exigeante… mais j’ai trouvé un bon dominant.
Le Paradis est une expérience qui peut durer à peine quelques secondes en temps réel. Mais pendant ces fractions incommensurables, le temps s’arrête. Or, c’est seulement quand le temps s’arrête que la mort recule et que le Paradis devient accessible. Il s’ouvre à nous dans les intervalles temporels quand le soi est si profondément pénétré qu’il est violenté, et que l’amour s’y engouffre comme l’océan par un hublot.
Le Paradis, une fois connu, devient le but de tous nos moments de veille, sa perte étant inhérente à ces mêmes moments de veille. Ceci est le fardeau du Paradis retrouvé.




