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Pour étayer son propos, l’autrice liste un certain nombre de femmes qui, dans l’histoire et la fiction, pourraient être qualifiées de salopes à cause de leurs comportements hors normes qui en ont fait des femmes plus libres que d’autres. L’insulte devient alors un moyen de le leur reprocher et de tenter de les faire rentrer dans le rang. Personnellement, il ne me serait jamais venu à l’idée de parler d’elles ainsi, qu’il s’agisse de Mata Hari, de Cléopâtre, des sorcières ou de Catherine Tramell. Plus curieux, je n’ai pas souvenir d’avoir entendu quiconque en parler ainsi. C’est un peu comme si Adeline Anfray avait été chercher des exemples pour servir sa définition de la salope, notamment en s’appuyant sur l’ouvrage d’Agnès Grossman.
Ce que j’ai trouvé le plus intéressant dans le livre, ce sont les constats du début, notamment sur la variété de significations que l’on met derrière le mot « salope ». Ça interroge vraiment le lecteur sur le ou les sens qu’il lui donne. J’ai bien sûr joué le jeu. Déjà, j’ai la sensation de ne pas beaucoup l’utiliser à l’encontre des autres femmes et, si ça m’arrive, il me semble que c’est pour qualifier un comportement pernicieux, volontairement malveillant et volontiers destructeur. En aucun cas, je ne l’utilise comme une forme d’opprobre envers une liberté individuelle, qu’elle se manifeste par une vie sexuelle et/ou relationnelle libre ou à des comportements qui ne rentrent pas dans les petites cases de la bienséance. Je serais bien mal placée pour cela. J’utilise aussi le mot « salope » dans un contexte plus précis pour me qualifier moi-même. Mais je vais d’abord me permettre de citer un long passage.
[…] ni Marc, les deux Sébastien ou Jérôme n’admettent avoir utilisé le mot « salope » ailleurs que dans un lit avec leur partenaire… (Un jour, on m’expliquera comment il est possible qu’il y ait autant d’insultées et si peu d’insulteurs…) En effet, selon Stéphane Rose, « lâcher un « salope ! » pendant la levrette, c’est une façon de dire « putain t’es trop bonne tu m’excites j’adore ton cul je te kiffe mais pourquoi je t’ai pas rencontrée plus tôt ah putain j’ai déjà envie de jouir bordel mais comment tu fais pour m’exciter autant ? », mais de façon plus concise. » Ces témoignages de garçons déclarant traiter les filles de salopes pendant l’amour sont intéressants, car même si l’on imagine que cette pratique se déroule dans le cadre d’un jeu consenti par les deux (ou plus) parties, aucune femme interrogée ne s’est exprimée là-dessus, à l’exception de Sarah. Elle raconte que la seule fois où un garçon s’est aventuré sur ce terrain avec elle, sans l’avoir consultée au préalable, elle n’a pas aimé et le lui a dit : « Est-ce que tu peux éviter de me traiter de salope ? Ça m’excite pas, au contraire. Je suis pas une salope, en plus. »
Quand j’ai alpagué la communauté sur les réseaux, à part quelques blagues graveleuses et hors de propos de garçons visiblement désœuvrés, je n’ai récolté que peu de commentaires féminins, qui ne vont pas vraiment dans le sens des déclarations rapportées plus haut : « Ça existe encore ??? » ou « Des femmes aiment se faire traiter de salope pendant l’acte ? Hallucinant ! » Seul un témoignage reçu dans ma boîte, et qui souhaite rester anonyme, éclaire un peu ma lanterne : « Je ne sais pas d’où ça vient, mais avec certains partenaires avec lesquels les relations étaient, disons, toniques, ça m’excitait de me faire traiter de salope. Ça allait avec chienne, chiennasse, pute et autres gentillesses du même ordre. Je ne suis pas sûre de rechercher ça aujourd’hui, mais je crois que c’était l’idée du sale, de la transgression, de sortir du rôle de gentille fille qui me plaisait. Ça rendait la chose plus intense et intéressante, loin du missionnaire à la papa du samedi mollement prodigué par certains ex. »
En me baladant sur Barbieturix.com, dédié à la culture lesbienne et féministe, je tombe sur un article « L’insulte au lit : tentatives d’interprétations » qui livre des témoignages ambivalents. Par exemple, celui de Lisa : « Concrètement, dit au bon moment, par la bonne personne (c’est-à-dire au moins quelqu’un que je connais assez pour me sentir en confiance et avec qui ça matche sur le plan sexuel, ça m’excite. Mais quand j’y pense, je me dis que c’est quand même terrible d’avoir un comportement qui ne colle pas avec mes idéaux. Me faire insulter, c’est pas vraiment mon idéal de relation respectueuse. Mais d’un autre côté, je m’ennuierais bien plus au lit si j’étais tout à fait en paix avec moi-même. » ou celui d’Émilie : « Je n’ai jamais trouvé les insultes sexuelles très excitantes. À 39 ans, je pense toujours que les insultes au lit, c’est surtout un script de mec ou de porno : bref, pour moi, ça reste un cliché. » ou encore celui d’Adélaïde : « Une fois, on m’a insultée et je n’avais plus envie, alors que quand je me touche, ça ne me dérange pas d’imaginer une personne qui m’insulte. » Là aussi, il est intéressant de noter que les seuls témoignages que je trouve sur le sujet soient ceux de femmes homosexuelles. (p. 44 à 46.)
Tant de choses à dire sur ces trois paragraphes. Déjà, je ne sais pas comment l’autrice a réussi à ne pas trouver de témoignages féminins pour parler du fait d’aimer se faire traiter de salope au lit par un homme. Elle a bossé pour Dorcel et Wyylde et elle ne trouve personne. Je n’ai pas eu à chercher bien loin pour en trouver plusieurs, en commençant par moi-même. J’ai quand même ma petite théorie sur la question et elle est en quelque sorte validée par les remarques suivantes : « « Ça existe encore ??? » ou « Des femmes aiment se faire traiter de salope pendant l’acte ? Hallucinant ! » » Ce que je trouve hallucinant quant à moi, c’est le jugement porté par des femmes sur le fait que d’autres femmes aiment réellement se faire traiter de salope pendant l’acte, alors qu’il s’agit justement d’un livre sur la réappropriation du terme par les femmes libres de faire ce qu’elles veulent, notamment avec leurs fesses. C’est plutôt cocasse. Je me sentirais presque insultée, mais en fait, c’est comme dans la rue, je m’en fiche. Ce que je comprends, là, surtout, et qui m’inquiète bien plus, c’est que si les femmes ne font pas un vrai travail de réflexion et plient une fois de plus sous le poids des pressions extérieures, elles vont arriver à censurer leur propre sexualité pour ne pas être accusées de faire le jeu d’un patriarcat qui ne cherche qu’à les remettre à leur place. Trouver « hallucinant » que l’on puisse aimer se faire insulter au lit, c’est un peu comme ne voir dans la pénétration, la fellation, la levrette, la sodomie, voire le BDSM, que des actes de domination de l’homme sur la femme. Alors que ce serait quand même se priver de belles et bonnes choses.
Quand je remonte le temps sur mon blog, je retombe facilement sur plusieurs articles et écrits dans lesquels j’utilise ce terme de « salope » pour me qualifier soit directement, soit en le plaçant dans la bouche d’un amant. Je n’avais jamais cherché à analyser particulièrement ce qu’il se passait dans ma tête, tout ce que je savais, c’est que, dit au bon moment par la bonne personne, c’est un booster d’excitation et de lâcher-prise pour les deux (ou plus). Dit à la légère, je confirme que l’effet est inverse et que ça a la fâcheuse tendance à me ramener à la surface. Au bon moment, par contre, il vient souligner l’intensité de l’abandon dans l’instant cul. Quand on me dit que j’ai mon regard de salope ou que l’on me traite de salope, c’est parce que je ne suis plus qu’un être de désir et de sexe et que ça transpire par tous mes pores. Son utilisation correcte demande une grande intimité qui ne s’établit pas du jour au lendemain avec moi, mais il n’a rien d’insultant dans ce contexte, alors pourquoi devrais-je y renoncer ?
Ce que résume finalement très bien l’extrait suivant :
Quand on demande à Stéphane Rose si les femmes, et plus précisément les Françaises peuvent se réapproprier le terme « salope », et comment, il répond que « certaines le font. J’en ai connu plusieurs. Et la leçon que j’en tire, c’est qu’elles ne se posent justement pas la question de savoir si elles peuvent ou doivent se réapproprier le mot : elles le font, parce que c’est dans leur nature, leur tempérament, leur façon de vivre la séduction et la sexualité. Après, je crois que ces femmes portent un nom, d’ailleurs elles le revendiquent parfois : ce sont des « féministes pro-sexe », qui doivent essuyer non seulement les « salopes » des hommes qui ne peuvent pas les péchos, mais aussi la désapprobation des féministes puritaines qui voient le diable et l’asservissement sexiste au premier poil de couilles. » (p. 133.)
Tout est dit. Je ne me suis d’ailleurs jamais cachée d’être féministe prosexe, c’est même cette ligne de pensée qui sous-tend mon blog.
Je pourrais en rester là, mais il y a un autre petit point qui me chiffonne dans cette histoire de définitions et de réappropriation. Adeline Anfray ne pouvait pas ne pas mentionner La Salope éthique (The Ethical Slut), même si elle passe un peu à côté de l’importance du « éthique » qui n’est pas rajouté juste pour faire passer la pilule du « salope », mais bien pour indiquer qu’il s’agit d’une liberté s’accompagnant de responsabilités et d’un travail de réflexion. Être libre ne veut certainement pas dire faire tout et n’importe quoi juste parce qu’on le peut ou qu’on le décrète. Je tiens d’autant plus à ce « éthique » qu’il me différencie de la salope telle que la conçoit l’autrice. En effet, la langue française manque de nuances sur ce point et Anfray y voit plus une « bitch » qu’une « slut ». Or, « bitch » ne représente strictement rien pour moi. Ce mot est un peu l’équivalent à mes yeux de « princesse » que certaines aiment parfois arborer fièrement sur leur t-shirt. Ni « bitch » ni « princesse » ne font écho. Mes amies et moi-même ne nous qualifions pas de « band of bitches ». Il est encore plus difficile alors de se réapproprier ce salope = bitch.
Pour Stéphane Rose : « Une salope est une femme qui assume sa sexualité, tout simplement, sans se soucier de ce qui et bienséant ou non pour une femme. Et ça peut prendre mille et une formes : une femme qui se masturbe, une femme qui regarde du porno, une femme qui n’a pas peur d’expérimenter ses fantasmes, une femme qui se tape une autre femme, ou deux mecs en même temps, une femme qui écrit de la littérature érotique, tourne du porno, une femme qui assume aimer le sexe sans amour, une femme qui ne veut pas d’un mec à la maison qui lui demande à quelle heure on bouffe, une femme qui ne veut pas d’enfant, pas de mari et préfère une sexualité récréative à une sexualité procréative… Ou alors une femme romantique, amoureuse, traditionnelle, maman, qui assume librement sa sexualité dans les bras de l’homme qu’elle aime sans rien lui cacher de peur de l’offusquer, bref une femme qui a appris à se connaître, assumer et affirmer ce qui lui convient et lui fait du bien. » (p. 138.)
Note 2 : Parce qu’il n’y a pas que Beyonce dans la vie.

