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Dernier jour du mois de juillet. Le soleil est au rendez-vous, la journée promet d’être chaude. J’ai mis une robe longue très légère, une petite ceinture de tissu bleu pour souligner ma taille et des talons pas trop hauts et confortables. Je suis fin prête pour ma balade en ville.
 
J’ai un peu de route à faire et je profite d’un arrêt près d’une station-service à mi-chemin pour aller aux toilettes et insère mon Rosebud entre mes fesses. Ça me laissera le temps de m’y habituer ; ça fait longtemps que je ne l’ai pas porté. Pour l’instant, je garde ma culotte, j’ai prévu de l’enlever une fois garée dans un parking de ma destination.
 
Le reste de la route me paraît un peu long, mais je finis par arriver à bon port. Je n’oublie pas de retirer ma culotte que je range dans une poche de mon sac et je me dirige vers la sortie. La sensation est étrange alors que je traverse une grande place totalement à découvert, j’ai peur qu’un effet de transparence ou un pli trahisse ma nudité partielle. Peur aussi que le Rosebud glisse et tombe à terre ; je n’ose imaginer ce moment de gêne qu’il me faudrait affronter si c’était le cas. Je serre les fesses et je marche vite.
 
J’entre dans une librairie, un lieu où je me sens toujours plus à l’aise et où je trouverai toujours de quoi m’occuper. Mais à peine sur le pas de la porte, mon regard se pose sur elle. Là, en face de moi, une blonde en robe courte noire me tourne le dos. Quelle classe ! Quelle présence surtout ! Il est impossible de ne pas la voir. La voilà ma cible, elle me tend les bras. Son visage est encore mystérieux, alors je m’avance dans sa direction sans réfléchir. Mon mouvement a attiré son attention, elle tourne la tête brièvement vers moi, mais ces yeux sont dissimulés derrière de grosses lunettes aussi noires que sa robe. Puis, de son pas assuré, elle part dans un autre rayon. Je fais mine de m’intéresser un peu aux polars et profite de mon poste d’observation pour la détailler un peu plus. Elle a l’air de chercher quelque chose tout en sachant ce qu’elle veut. Ah, elle enlève enfin ses lunettes. C’est une belle femme, la quarantaine passée avec un joli visage et un petit nez charmant. Son regard s’accorde avec son attitude : décidé. Pourquoi ne pas tenter le coup ? De toute façon, je suis ici en touriste, personne ne me connaît.
 
Je me mets donc discrètement à la suivre de rayon en rayon comme vous me l’aviez demandé, Maître, essayant de passer dans son champ de vision le plus souvent possible, et parfois même de saisir ce qu’il se dit entre la vendeuse et elle. Si j’arrive à déterminer ce qu’elle cherche, peut-être pourrai-je entamer la conversation l’air de rien. La petite danse se prolonge ; ma cible ne semble pas vouloir quitter les lieux. Je m’attarde dans le rayon littérature érotique, puis plonge le nez dans le dernier livre de Mireille Calmel sur la Marquise de Sade et son énorme bandeau rose fluo « Osez l’interdit ! » ; ça me donne l’impression d’envoyer des signaux invisibles à son intention, mais sans doute ne se rend-elle compte de rien.
 
La voilà qui repart à toute allure, je crois l’avoir perdue de vue l’espace d’un instant de panique et face aux escaliers, j’hésite : en haut ou en bas ? Une chance sur deux, je descends. Et je la retrouve dans le coin papeterie. Je profite du fait qu’elle est à l’arrêt pour tapoter un SMS pour me glisser derrière elle et lui toucher le bras tout en m’excusant. Premier contact direct, mais elle ne semble pas y prêter attention plus que ça. Elle bouge de nouveau, file dans le rayon BD/Manga, mon rayon de prédilection. C’est maintenant ou jamais.
 
Devant ses hésitations, j’offre mes services d’experte, la conversation est initiée. Je lui soutire quelques informations sur ce qu’elle recherche et quelques rires aussi. Sa voix est agréable, j’ai l’impression d’avoir du mal à aligner les mots dans le bon ordre. J’attire alors son attention sur Cesare, l’histoire du fils Borgia dans une version soft. Les allusions vont bon train, tout le monde sait que les Borgias sont une famille sulfureuse, et cette version-là semble un peu trop sérieuse à son goût. Ou est-ce moi qui lis plus que je ne devrais. Le rayon BD érotique ridiculement petit m’offre une occasion en or. Ils ont aussi la version des Borgias signée par Manara. Je glisse l’épais ouvrage à côté d’elle et je commence à le feuilleter en commentant la différence de ton. Le hasard me fait tomber sur une scène où deux femmes sont en train de s’embrasser et de se caresser. Je m’attarde, feuillette lentement et prends le temps de bien regarder chacune des planches les plus chaudes.
 
Je repose le livre et sans vraiment réfléchir, je me surprends à la suivre dans le rayon suivant pour échanger encore quelques mots, mais au moment où je me rends compte de mon geste un peu mécanique, je me dis que mon comportement peut lui paraître étrange. Je reprends donc de la distance, erre dans le rayon littérature de l’imaginaire, pendant qu’elle s’éloigne dans le rayon jeunesse. Puis elle revient vers moi, touche quelques livres, je saisis ma chance, et l’invite de manière un peu cavalière à prendre un verre si elle a le temps, tout en précisant que je ne suis pas d’ici et que je lui laisse le choix du lieu où nous asseoir. Pour mon plus grand plaisir et presque à ma grande surprise, elle accepte.
Nous sortons donc, tout en continuant à discuter avec légèreté. Il est midi et je suggère un déjeuner plutôt qu’un café. Elle accepte de nouveau. Nous nous retrouvons donc attablées en terrasse. Je vais vous épargner, Maître, le détail de nos échanges. Tout ce que vous pouvez retenir, c’est que c’était fort agréable, intéressant, complice, avec moult sourires et rires. J’en oublie même que je suis là pour la séduire à votre demande, je suis pendue à ses lèvres. Nous parlons de tout, de nos couples, de nos parcours de vie, de choses plus personnelles aussi. Lors d’un passage rapide aux toilettes, je remarque que le regard de quelques hommes du restaurant s’attarde sur moi, et tout ce à quoi je pense, c’est qu’aujourd’hui, je me suis faite belle pour une femme et pas pour eux. Et que je ne porte pas de culotte. Est-ce cela qu’ils voient ?
 
Elle ne semble pas pressée de rentrer chez elle, alors j’abuse de son temps pour qu’elle me fasse découvrir cette ville que je ne connais pas. Notre promenade digestive se termine sur un banc dans un petit parc où le sexe s’avère être notre seul et unique sujet de conversation. Je vois bien son corps se rapprocher du mien ; je n’ai qu’une envie, c’est de lui caresser le bras ou de lui prendre la main. Je devine dans son regard qu’elle ferait bien de même, mais, comme retenue par un fil invisible, elle se contente de me toucher la main par moments. Je repense à ma semi-nudité et à mon plug. Si elle savait, que dirait-elle ? L’envie de lui confier ce secret me brûle les lèvres, mais je me tais. Je ne sais pas si l’opportunité d’aller plus loin se présentera après tout.
 
L’heure tourne, je ne vois pas passer le temps, mais il est bientôt 16 heures. Tant de choses ont été dites, mais aucune ligne n’a été franchie. Je sais qu’elle est d’ici, j’imagine qu’elle souhaite malgré tout rester discrète, je n’insiste pas. Nous sommes par chance garées dans le même parking, je l’accompagne donc jusqu’à sa voiture et elle me propose de me déposer à la mienne (que j’ai vaguement égarée, il aurait fallu que je refasse le chemin exact à l’envers pour la retrouver, mais ce parking n’est pas prévu pour ; me voilà traitée de blonde. Ironique et frustrant.)
 
La voilà, ma voiture, avec une place libre juste à côté. Les au revoir traînent en longueur, les regards se font un peu plus appuyés. J’ose, je lui demande si je peux l’embrasser. Elle saute sur l’occasion, elle n’attendait que ça. Nos lèvres se rencontrent, un peu timidement peut-être, je n’arrive pas à déterminer si c’est différent d’avec un homme ou si c’est simplement que nous embrassons tous différemment. Sa langue se fait désirer, je fais courir la mienne sur ses lèvres pour la tenter. Timide et doux. Différent. Mon premier vrai baiser avec une femme. Petit flottement de nouveau : demander à aller plus loin ou pas. La situation est tellement nouvelle que je suis un mélange de perplexité, d’appréhension et de curiosité. Soudain, je lui dis : « Il faut que je t’avoue une chose. Je ne porte pas de culotte… et j’ai mon Rosebud. Je suis prête à te laisser le toucher si tu veux. » Son visage se transforme d’un coup et ce regard à cet instant précis est incroyable. Elle me dit que si elle fait ça, elle ne me laissera plus repartir. Éveiller un tel désir, si brut, chez une femme, ça aussi c’est inédit pour moi, mais je pourrais y prendre goût. Un moment, j’y crois, puis je comprends que la logistique n’est pas de notre côté, ça ne pourra se faire aujourd’hui. Il faudra un autre rendez-vous. Un dernier baiser rapide et je la laisse s’enfuir. Je règle mon temps de stationnement à la caisse et je m’enfuis à mon tour. La route du retour me paraît aussi longue que celle de l’aller, mais mon esprit est occupé à repenser à cette journée assez surprenante, tellement hors de mes sentiers battus.
 
J’espère que vous êtes satisfait de votre petite salope, Maître… car la séduction n’est vraiment pas mon fort.