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Je crois qu’à l’origine de ce post, il y a eu de l’agacement, un agacement grandissant à force de croiser le chemin de maîtres venant me proposer toujours la même chose : m’éduquer, me dresser, me révéler à moi-même, monter l’escalier vers une moi augmentée. Et insister en prenant ma réponse négative pour de la frilosité, de la peur, un refus d’admettre ce que je suis au plus profond de moi, bla. C’est peut-être plus cette insistance qui m’irrite vraiment. Cette façon de dire : « Je sais mieux que toi, petite oie blanche que je ne connais pas. Tu es une femme, donc tu aimes secrètement la soumission ou tu es une chienne sans le savoir. Viens, je vais te montrer la voie, tu en meurs d’envie. » Notez bien que ça m’agace aussi quand un homme me demande si je suis fontaine, que je réponds non et qu’il me propose aussitôt de devenir mon sourcier pour me prouver que les autres hommes sont des branques.

Il y a également eu de l’agacement en lisant les idées arrêtées sur ce que doit être une soumise, ce que doit être un maître, et l’étroitesse d’esprit associée.

Puis je suis tombée sur l’annonce à rallonge d’une soumise. 7100 mots pour décrire ce qu’elle est, ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle veut, ce qu’elle ne veut pas, ce qu’elle est prête à faire et ce qu’elle ne fera jamais. De quoi décourager le plus motivé des maîtres. Sauf que j’ai pris le temps de la lire et je la comprends un peu aussi, même si je trouve la forme poussive. Elle aussi a eu un gros coup de ras-le-bol à un moment et a éprouvé le besoin de se définir clairement pour arrêter de perdre du temps à se répéter. C’est le même ras-le-bol qui pousse certaines libertines à établir des listes ô combien désagréables en indiquant qu’elle ne recherche que des hommes d’1,83 m, musclés, âgés de 33,5 ans et aimant les huîtres et les escargots.

C’est à ce moment que j’ai commencé à noter : ce qui m’avait parlé dans son annonce, ce qui me parlait dans les textes d’autres, ce que je rejetais catégoriquement, et tout ce que je ne comprends pas aussi. Et par là, il faut lire : tout ce qui est trop éloigné de ce que je suis pour que ça fasse écho dans mes tripes. Sur le plan théorique, je peux comprendre plein de choses et les intégrer telles quelles, mais ça reste purement théorique justement.

L’inconvénient majeur quand on traîne sur des forums dédiés au BDSM, qu’on y lit beaucoup de choses parce qu’on est curieuse de tout, c’est qu’on se retrouve parfois un peu paumée. Suis-je vraiment soumise ? Ou est-ce que j’aime juste me soumettre ? Ciel, ne me dites pas que je suis souminatrice ?! Pourquoi devenir esclave n’est pas mon rêve absolu alors que certains vont jusqu’à se faire attribuer un identifiant d’esclave à neuf chiffres ? Mais à quel point faut-il ne pas s’aimer pour vouloir disparaître ? Mais à quel point faut-il être amoureuse pour vouloir disparaître ? Et pourquoi, moi qui me targue d’être ouverte d’esprit, ai-je vraiment du mal avec certains choix qui ne me concernent pourtant pas du tout ? 

Je pousse un peu le trait, certes. Je reste malgré tout très attachée au « Your kink is not my kink, but I respect your kink », à condition que ça reste dans le cadre du Sane, Safe, Consensual. Mais parfois, le doute m’habite, malheureusement.

Allez, c’est parti pour la grande redéfinition de ma personne, ne serait-ce que pour savoir enfin quoi répondre exactement à tous ces maîtres qui viennent renifler mes fesses. Car, bien sûr, un « je ne suis pas la soumise que vous recherchez » ne les arrête pas.

Petit retour en arrière, fin 2015.

Après quelque temps, je lui avais donné l’ordre de me téléphoner de sa province entre chaque rendez-vous dans la Cave. Entendre ma voix en dehors du Donjon, me percevoir comme une présence constante dans sa vie réelle bâtissait, solidifiait sa condition de soumise. Je n’étais plus cantonné, enfermé dans la boîte secrète de ses jeux érotiques : j’intégrais sa vie de tous les jours, j’étais sans cesse mêlé à ses pensées, à ses gestes les plus quotidiens. 

Le Journal d’un maître de Patrick Le Sage.

Cette forme de soumission m’a été proposée. J’ai tout d’abord accepté cette main tendue vers moi pour symboliquement monter les marches, être éduquée et devenir une belle soumise qui ferait la fierté de son maître. C’était un soir, et après une nuit blanche, j’ai finalement retiré ma main. Aussi vite que je l’avais offerte.
Un maître avec 15 ans d’expérience, qui a pris le temps de m’écouter, de me lire, de confirmer que j’avais vraiment ça en moi et que je n’étais pas du flan, et qui, par la suite, s’est contenté d’appuyer sur les bons boutons pour me faire venir à lui. Pas de réelle manipulation de sa part, pas de malveillance. Au contraire, je pense que c’est quelqu’un de très bien. Échanger avec lui a été très très riche en enseignements et je l’ai d’ailleurs remercié lors des adieux. Mais il m’a fait réaliser que le fantasme de soumission que je nourrissais depuis si longtemps n’était plus en adéquation avec celle que je suis aujourd’hui et que j’ai beaucoup changé sans même m’en être rendu compte. Il m’a fait vivre un réel bad trip où je me suis sentie partir. Oui, j’aurais pu devenir une magnifique soumise, et pour cela, j’ai senti que j’étais soudain prête à tout sacrifier. Tout. Mon partenaire de vie, mes amants, mes amis, mes projets, et probablement ma santé. Au moment où j’ai donné virtuellement ma main, j’ai senti que quelque chose n’allait pas, mais alors pas du tout, et c’est mon instinct qui a fait le reste. Un regard, une relation naissante qui compte beaucoup, des promesses, la confiance placée en moi par d’autres. Et surtout l’impossibilité de voir au-delà de la fière soumise tant fantasmée qui soudainement devenait un objet de dégoût pour moi. Je me souviens même lui avoir dit : « Mais qu’est-ce tu t’es fait ? » C’est au moment où elle est devenue palpable que j’ai compris que j’allais faire marche arrière dans ma vie et que je n’en sortirais pas grandie. Et j’ai repris ma liberté. J’ai des besoins, certes, mais il n’y a pas qu’une voie pour les assouvir.

Depuis ce jour, j’ai eu le temps de faire le deuil de ce fantasme d’une autre moi du passé et de confirmer ce que j’ai exprimé alors : j’ai trop évolué dans une autre voie pour que cette forme de soumission puisse m’apporter quoi que ce soit. J’aime cette idée de ne pas être figée dans le temps et d’être en constante évolution, même si c’est par petites touches, mais j’ai l’outrecuidance de penser que je me fais toute seule. Ce qui n’est bien sûr pas totalement vrai. En plus de trois ans de libertinage et pratiques BDSM, je mesure tout le chemin que j’ai parcouru en butinant à droite et à gauche. La lecture, l’écriture et le contact avec ce petit monde à l’odeur de soufre me sont nécessaires pour grandir et certains livres, certaines personnes ont eu une importance notable dans mon évolution. Parmi les personnes qui ont fait bouger les choses, il y a des amants, des amis, mais aucun maître qui aurait eu en tête de me faire monter un escalier, marche après marche. Mon parcours m’a de toute façon déjà prouvé que j’étais capable de faire des choses insoupçonnées juste parce que j’ai osé me lancer. Pourquoi alors suivre quelqu’un qui me promettrait un dépassement de moi-même inimaginable et m’amènerait dans la direction qu’il juge bonne pour moi ? Ce n’est finalement peut-être pas si étonnant que cette prise en main, cette montée d’escaliers me laissent aussi perplexe aujourd’hui. Il n’y a pas de cheminement dans le BDSM qui pourrait me prouver que je peux plus, il suffit que j’aie envie, que je me bouge les fesses, et je peux vivre de très belles expériences, incluant ou non de la soumission, sans qu’on me parle de limites à dépasser pour mon plus grand bien. En l’occurrence, ça marche même beaucoup mieux quand on ne me prend pas par la main.

Puis il y a le degré ultime de la soumission qui me travaille un peu : le statut d’esclave. À en lire certains, c’est le but unique du cheminement de la soumise, ce pour quoi elle doit vivre et respirer. C’est dans ce fil d’idées que j’ai fait ce post sur la vision orientaliste de l’esclavagisme. Parce que je me suis interrogée sur le pourquoi de ce besoin de renoncer à tout pour l’autre et de devenir son esclave. Les tableaux des orientalistes aident à se projeter dans une vision romantique de la chose à mon avis. La femme magnifique et dévouée corps et âme à son maître s’offrant au regard scrutateur d’un homme à qui elle pourrait être offerte le temps d’une soirée parce que son maître en a décidé ainsi et que tel est son bon plaisir. J’ai aussi vu des photos d’esclaves BDSM dans des caves humides et froides, nus, sales et enchaînés au mur avec une gamelle à leur côté et parfois une flaque d’urine. Oui, j’adore le contraste moi aussi. Pour certains, l’esclave n’a qu’un droit : partir pour ne pas revenir.

Je ne perds pas de vue qu’en plus du cadre SSC, la base de la relation est souvent l’amour, qui fait qu’on veut tout donner à l’autre et être aimé et admiré en retour pour ce don ultime de soi. L’autre devenant le seul et unique moyen de se définir soi-même. C’est sans doute un résultat direct de mon cheminement polyamoureux, mais j’ai appris à valoriser l’indépendance et la renonciation à la propriété. Selon mon prisme, je ne trouve donc pas très saines les relations fusionnelles de manière générale, celles où on éprouve le besoin de tout faire pour l’autre, celles où on s’oublie soi-même pour le plaisir de l’autre, celles où on s’aliène par amour ou par dévotion pour l’autre, celles où l’on n’existe plus que pour l’autre. La sensation d’abandon et de don de soi est sans doute grandiose, mais à trop s’oublier, on disparaît. Je reconnais aussi volontiers que beaucoup de personnes ont besoin de cet aspect fusionnel dans leur vie. C’est rassurant et c’est romantique. Il n’y a pas de raison que ce soit différent dans le BDSM.

Je trouve par contre particulièrement stupide (et je le pense vraiment) de se faire tatouer quelque chose en lien avec une autre personne. Son prénom, « Je suis votre chose », « Je suis vôtre pour toujours », « À mon maître », « Soumise », « Salope », « Entrée avant », « Entrée arrière », etc. Au stylo ou au pinceau, admettons, ça s’efface. Un tatouage par contre… C’est oublier bêtement que rien, strictement rien, ne garantit qu’une histoire durera jusqu’à ce que la mort nous sépare. À un moment, il faut enlever les œillères et perdre son innocence. Je crois aux histoires qui durent, j’ai de bons exemples autour de moi, j’ai aussi le contraire, des séparations qui se passent bien ou pas, de belles histoires qui semblaient hors d’atteinte et qui laissent pourtant des traces et des marques profondes. Comment alors, dans les cas les plus dramatiques et tristes, reprendre pied, avancer et rebondir si une marque indélébile reste sur le corps pour rappeler tout ce que fut cette histoire à deux ? Quand on a tout donné de soi jusqu’à son indépendance, que se passe-t-il quand la relation se termine ? Que devient la construction, le cheminement, la montée d’escalier ? Une rupture met souvent à terre, là, c’est perdre un gros bout de soi. C’est se retrouver avec un vide et peut-être la sensation d’avoir fait des choses qu’on n’aurait pas faites si le moteur n’avait été que soi. Sans parler d’un conditionnement résiduel éventuel au sujet duquel j’ai lu quelques échanges. Oui, j’ai tendance à voir le verre vide, évidemment. J’ai une licorne sous le coude, sinon.

Je n’oublie bien sûr jamais que, dans le contexte du BDSM, la notion de consentement est censée être reine. Mais il y a aussi, à l’autre bout du spectre, des soumis et esclaves dans la détestation d’eux-mêmes et de ce qu’ils sont, qui recherchent des degrés d’aliénation extrême, voire ont des tendances à l’autodestruction avec des demandes particulièrement violentes, et ces esclaves me font fichtrement douter du bienfait réel de telles pratiques, sans un accompagnement psychothérapeutique adéquat en tout cas. Et entre les deux, il se trouvera toujours quelques abuseurs pour profiter de la moindre faiblesse chez une personne pour faire n’importe quoi avec.


En plus de fuir les maîtres en recherche active de soumises, je dois donc apprendre à faire fi des multiples définitions du mot soumise et tout particulièrement de la « vraie » soumise qui a la même valeur à mes yeux que le « vrai » libertin. Le dire, c’est souvent se pincer le nez. Est-ce que je suis soumise ? Allez savoir. J’aime me soumettre en tout cas, j’aime laisser la main à quelqu’un d’autre, lui offrir mes fesses pour les faire rougir ou bleuir, être ligotée et forcée à jouir et/ou à sucer/lécher/baver, être prise alors qu’on me susurre des mots délicieux dans le creux de l’oreille. Je suis ouverte (!) à plein de choses, mais uniquement avec une ou deux personnes qui ont su gagner ma confiance et qui sont en accord avec mon fonctionnement. Est-ce que j’ai envie qu’on me dise comment m’habiller chaque jour, qu’on me demande un compte-rendu détaillé de mes journées, de mes séances de masturbation, bla. Non, je reste libre de mon temps, si j’ai envie de jouer, je le signifie, je l’ai déjà fait à diverses reprises, dont certaines ont été racontées dans ces pages. Mais dans la mesure où j’ai plusieurs hommes dans ma vie et que ce qui se passe avec l’un ne concerne pas vraiment les autres, cette limite-là est vite posée. Strictement personne n’a à avoir d’emprise sur moi et je ne rêve certainement pas d’appartenir corps et âme à quelqu’un. Je sais, je manque de romantisme. Je devrais m’autopunir en lisant l’intégrale de 50 nuances de Grey… trois fois d’affilée.
Quand je me sens un peu perdue, il me suffit de penser à ce que je vis actuellement, à ce dont mon partenaire de jeux est capable et à la confiance que j’ai en lui et lui en moi. Je ne fais rien pour lui juste par amour, je le fais parce que nous y trouvons tous les deux notre compte et que ça ne fait que renforcer notre relation et surtout notre équilibre individuel. Ce qui doit être quand même le cas de beaucoup de pratiquants aussi, et c’est tant mieux.

Pour conclure : comment me définirais-je aujourd’hui ? Rebelle au protocole. Tout simplement.



Un collier. Pas parce que tu es mon Maître, mais justement parce que tu n’en es pas un. Si tu en avais été un, je l’aurais refusé.

Demande, 14 septembre 2016