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Il y a également eu de l’agacement en lisant les idées arrêtées sur ce que doit être une soumise, ce que doit être un maître, et l’étroitesse d’esprit associée.
Puis je suis tombée sur l’annonce à rallonge d’une soumise. 7100 mots pour décrire ce qu’elle est, ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle veut, ce qu’elle ne veut pas, ce qu’elle est prête à faire et ce qu’elle ne fera jamais. De quoi décourager le plus motivé des maîtres. Sauf que j’ai pris le temps de la lire et je la comprends un peu aussi, même si je trouve la forme poussive. Elle aussi a eu un gros coup de ras-le-bol à un moment et a éprouvé le besoin de se définir clairement pour arrêter de perdre du temps à se répéter. C’est le même ras-le-bol qui pousse certaines libertines à établir des listes ô combien désagréables en indiquant qu’elle ne recherche que des hommes d’1,83 m, musclés, âgés de 33,5 ans et aimant les huîtres et les escargots.
C’est à ce moment que j’ai commencé à noter : ce qui m’avait parlé dans son annonce, ce qui me parlait dans les textes d’autres, ce que je rejetais catégoriquement, et tout ce que je ne comprends pas aussi. Et par là, il faut lire : tout ce qui est trop éloigné de ce que je suis pour que ça fasse écho dans mes tripes. Sur le plan théorique, je peux comprendre plein de choses et les intégrer telles quelles, mais ça reste purement théorique justement.
L’inconvénient majeur quand on traîne sur des forums dédiés au BDSM, qu’on y lit beaucoup de choses parce qu’on est curieuse de tout, c’est qu’on se retrouve parfois un peu paumée. Suis-je vraiment soumise ? Ou est-ce que j’aime juste me soumettre ? Ciel, ne me dites pas que je suis souminatrice ?! Pourquoi devenir esclave n’est pas mon rêve absolu alors que certains vont jusqu’à se faire attribuer un identifiant d’esclave à neuf chiffres ? Mais à quel point faut-il ne pas s’aimer pour vouloir disparaître ? Mais à quel point faut-il être amoureuse pour vouloir disparaître ? Et pourquoi, moi qui me targue d’être ouverte d’esprit, ai-je vraiment du mal avec certains choix qui ne me concernent pourtant pas du tout ?
Je pousse un peu le trait, certes. Je reste malgré tout très attachée au « Your kink is not my kink, but I respect your kink », à condition que ça reste dans le cadre du Sane, Safe, Consensual. Mais parfois, le doute m’habite, malheureusement.
Petit retour en arrière, fin 2015.
Après quelque temps, je lui avais donné l’ordre de me téléphoner de sa province entre chaque rendez-vous dans la Cave. Entendre ma voix en dehors du Donjon, me percevoir comme une présence constante dans sa vie réelle bâtissait, solidifiait sa condition de soumise. Je n’étais plus cantonné, enfermé dans la boîte secrète de ses jeux érotiques : j’intégrais sa vie de tous les jours, j’étais sans cesse mêlé à ses pensées, à ses gestes les plus quotidiens.
Le Journal d’un maître de Patrick Le Sage.
Cette forme de soumission m’a été proposée. J’ai tout d’abord accepté cette main tendue vers moi pour symboliquement monter les marches, être éduquée et devenir une belle soumise qui ferait la fierté de son maître. C’était un soir, et après une nuit blanche, j’ai finalement retiré ma main. Aussi vite que je l’avais offerte.
Un maître avec 15 ans d’expérience, qui a pris le temps de m’écouter, de me lire, de confirmer que j’avais vraiment ça en moi et que je n’étais pas du flan, et qui, par la suite, s’est contenté d’appuyer sur les bons boutons pour me faire venir à lui. Pas de réelle manipulation de sa part, pas de malveillance. Au contraire, je pense que c’est quelqu’un de très bien. Échanger avec lui a été très très riche en enseignements et je l’ai d’ailleurs remercié lors des adieux. Mais il m’a fait réaliser que le fantasme de soumission que je nourrissais depuis si longtemps n’était plus en adéquation avec celle que je suis aujourd’hui et que j’ai beaucoup changé sans même m’en être rendu compte. Il m’a fait vivre un réel bad trip où je me suis sentie partir. Oui, j’aurais pu devenir une magnifique soumise, et pour cela, j’ai senti que j’étais soudain prête à tout sacrifier. Tout. Mon partenaire de vie, mes amants, mes amis, mes projets, et probablement ma santé. Au moment où j’ai donné virtuellement ma main, j’ai senti que quelque chose n’allait pas, mais alors pas du tout, et c’est mon instinct qui a fait le reste. Un regard, une relation naissante qui compte beaucoup, des promesses, la confiance placée en moi par d’autres. Et surtout l’impossibilité de voir au-delà de la fière soumise tant fantasmée qui soudainement devenait un objet de dégoût pour moi. Je me souviens même lui avoir dit : « Mais qu’est-ce tu t’es fait ? » C’est au moment où elle est devenue palpable que j’ai compris que j’allais faire marche arrière dans ma vie et que je n’en sortirais pas grandie. Et j’ai repris ma liberté. J’ai des besoins, certes, mais il n’y a pas qu’une voie pour les assouvir.
Depuis ce jour, j’ai eu le temps de faire le deuil de ce fantasme d’une autre moi du passé et de confirmer ce que j’ai exprimé alors : j’ai trop évolué dans une autre voie pour que cette forme de soumission puisse m’apporter quoi que ce soit. J’aime cette idée de ne pas être figée dans le temps et d’être en constante évolution, même si c’est par petites touches, mais j’ai l’outrecuidance de penser que je me fais toute seule. Ce qui n’est bien sûr pas totalement vrai. En plus de trois ans de libertinage et pratiques BDSM, je mesure tout le chemin que j’ai parcouru en butinant à droite et à gauche. La lecture, l’écriture et le contact avec ce petit monde à l’odeur de soufre me sont nécessaires pour grandir et certains livres, certaines personnes ont eu une importance notable dans mon évolution. Parmi les personnes qui ont fait bouger les choses, il y a des amants, des amis, mais aucun maître qui aurait eu en tête de me faire monter un escalier, marche après marche. Mon parcours m’a de toute façon déjà prouvé que j’étais capable de faire des choses insoupçonnées juste parce que j’ai osé me lancer. Pourquoi alors suivre quelqu’un qui me promettrait un dépassement de moi-même inimaginable et m’amènerait dans la direction qu’il juge bonne pour moi ? Ce n’est finalement peut-être pas si étonnant que cette prise en main, cette montée d’escaliers me laissent aussi perplexe aujourd’hui. Il n’y a pas de cheminement dans le BDSM qui pourrait me prouver que je peux plus, il suffit que j’aie envie, que je me bouge les fesses, et je peux vivre de très belles expériences, incluant ou non de la soumission, sans qu’on me parle de limites à dépasser pour mon plus grand bien. En l’occurrence, ça marche même beaucoup mieux quand on ne me prend pas par la main.
Je trouve par contre particulièrement stupide (et je le pense vraiment) de se faire tatouer quelque chose en lien avec une autre personne. Son prénom, « Je suis votre chose », « Je suis vôtre pour toujours », « À mon maître », « Soumise », « Salope », « Entrée avant », « Entrée arrière », etc. Au stylo ou au pinceau, admettons, ça s’efface. Un tatouage par contre… C’est oublier bêtement que rien, strictement rien, ne garantit qu’une histoire durera jusqu’à ce que la mort nous sépare. À un moment, il faut enlever les œillères et perdre son innocence. Je crois aux histoires qui durent, j’ai de bons exemples autour de moi, j’ai aussi le contraire, des séparations qui se passent bien ou pas, de belles histoires qui semblaient hors d’atteinte et qui laissent pourtant des traces et des marques profondes. Comment alors, dans les cas les plus dramatiques et tristes, reprendre pied, avancer et rebondir si une marque indélébile reste sur le corps pour rappeler tout ce que fut cette histoire à deux ? Quand on a tout donné de soi jusqu’à son indépendance, que se passe-t-il quand la relation se termine ? Que devient la construction, le cheminement, la montée d’escalier ? Une rupture met souvent à terre, là, c’est perdre un gros bout de soi. C’est se retrouver avec un vide et peut-être la sensation d’avoir fait des choses qu’on n’aurait pas faites si le moteur n’avait été que soi. Sans parler d’un conditionnement résiduel éventuel au sujet duquel j’ai lu quelques échanges. Oui, j’ai tendance à voir le verre vide, évidemment. J’ai une licorne sous le coude, sinon.
Je n’oublie bien sûr jamais que, dans le contexte du BDSM, la notion de consentement est censée être reine. Mais il y a aussi, à l’autre bout du spectre, des soumis et esclaves dans la détestation d’eux-mêmes et de ce qu’ils sont, qui recherchent des degrés d’aliénation extrême, voire ont des tendances à l’autodestruction avec des demandes particulièrement violentes, et ces esclaves me font fichtrement douter du bienfait réel de telles pratiques, sans un accompagnement psychothérapeutique adéquat en tout cas. Et entre les deux, il se trouvera toujours quelques abuseurs pour profiter de la moindre faiblesse chez une personne pour faire n’importe quoi avec.
Pour conclure : comment me définirais-je aujourd’hui ? Rebelle au protocole. Tout simplement.
Un collier. Pas parce que tu es mon Maître, mais justement parce que tu n’en es pas un. Si tu en avais été un, je l’aurais refusé.



