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Depuis quelques années, je fréquente un forum sur lequel une catégorie est réservée à la déclaration et l’analyse des accidents dans les cordes. Chacun peut venir y poster la description de ce qu’il faisait, ce qui s’est mal passé, pourquoi c’est arrivé et quelles conséquences cela a eues autant au niveau médical que sur la pratique. C’est à la fois flippant et rassurant à lire. Flippant parce que, parfois, ça tient à bien peu de choses. Rassurant, car cela veut dire que les gens prennent conscience de leurs erreurs, les assument et en tirent un enseignement pour la suite. Cela permet également aux lecteurs d’être plus vigilants de leur côté.
Dernièrement, j’ai vu remonter coup sur coup plusieurs rapports d’incidents qui m’ont motivée à écrire ce post, alors que je comptais initialement plutôt parler de la bonne douleur dans les cordes, un sujet autrement plus joyeux. Ce n’est que partie remise. Là, j’ai surtout eu envie de rajouter mon témoignage à ceux qui sont en train de fleurir un peu partout, et que l’on voit d’habitude si peu, pour dire que si je ne pratique qu’avec une personne, ce n’est pas un hasard, mais le fruit de choix réfléchis. Ce qui explique sans doute en partie que le seul incident que nous ayons à rapporter en quatre ans de pratique avec mon partenaire de cordes, c’est un nœud fait à l’envers qui a glissé au lieu de se bloquer. Un inconvénient de plus d’être gaucher dans un monde de droitiers. Pas de chute, pas de bleu, j’ai juste un peu perdu l’équilibre alors que j’étais sur mes deux pieds quand j’ai testé et ça a en effet servi de leçon. Une leçon à moindre coût et c’est tant mieux.
L’un de ces rapports, donc, qui consistait à dresser la liste des incidents accumulés au fil des années par son auteur, montrait assez clairement qu’apprendre de ses erreurs n’est pas si simple que cela et qu’il faut parfois beaucoup de temps et d’écueils pour comprendre que les envies et fantasmes, voire les pulsions, font assez mauvais ménage avec le possible réaliste. Il se dégageait de cette trop longue liste une forme de passage en force qui, bien sûr, se finissait souvent mal à différents degrés. De l’importance de faire la différence entre « vouloir » et « pouvoir ». Oh, moi aussi, je voudrais pouvoir faire et subir plein de choses, mais la réalité me rappelle assez vite à l’ordre : mon corps à ses limites et certaines situations pourraient se révéler très dangereuses pour moi.
Un autre rapport, beaucoup plus récent celui-ci, impliquait la suspension d’un modèle dont le harnais de buste était simplement « isolé » des cordes en kevlar enflammées au-dessus par des mousquetons en métal. Ce qui est évident à la lecture du récit complet de cet accident, c’est que la prestation rentrait dans le cadre du spectacle pyrotechnique et plus de la simple démonstration de shibari. Comme tout spectacle, cela aurait dû impliquer une préparation, des répétitions et une évaluation sérieuse des risques pour les limiter au maximum le jour J. Ce qui ne semble pas avoir été le cas du tout, sinon ça ne serait pas parti en vrille. Exceptionnellement, le rapport n’a pas été fait par l’encordeur fautif, mais par un spectateur qui a patienté un mois avant de faire remonter l’information à la communauté. Le silence de l’encordeur serait lié au fait qu’il y a eu un dépôt de plainte suite à l’événement. Affaire à suivre, donc.
Il va sans dire que cet événement a fait réagir beaucoup de monde et il est toujours bon de rappeler que la pratique des cordes est une pratique à risques, surtout à partir du moment où il y a des suspensions : pertes de connaissance, étranglements, chutes, luxations, compression de nerfs pouvant entraîner un handicap temporaire ou définitif, compression de vaisseaux sanguins… sans parler de tout ce qui peut mal se passer si on a déjà une pathologie préexistante que l’on n’aurait pas souhaité mentionner pour ne pas « casser l’ambiance ».
Il y a plusieurs points qui, selon moi, mériteraient que l’on s’y attarde vraiment pour partir sur des bases saines, a fortiori si on débute dans les cordes.
Le premier qui me vient à l’esprit, c’est que sexe et cordes ne sont pas toujours compatibles. On ne peut pas s’occuper de son plaisir et de celui de sa ou son partenaire tout en s’assurant que la main arrive encore à serrer les doigts. Donner des coups de badine sur un corps qui ne peut pas s’enfuir est une chose, se concentrer sur son orgasme personnel en est une autre. Ou alors, il faut être trois dans la pièce. Et encore…
Il y a aussi souvent des relents de pratique D/s qui peuvent venir parasiter une séance. Non, pas qu’on ne puisse pas attacher ou faire attacher sa soumise ou son soumis si tout le monde est partant, mais faut-il encore être sûr que le bottom va oser s’exprimer au moindre problème et ne pas chercher à prouver quelque chose à son maître ou à soi-même. Il en va de même si l’attaché·e est impressionné·e par l’encordeur ou que celui-ci ne laisse pas assez de place à l’échange et à la parole parce qu’il a un ego boursouflé ou est bourré de certitudes.
Comme je poste de temps en temps des photos de moi encordée sur le net, j’ai eu quelques propositions d’encordeurs ayant plus ou moins pignon sur rue à Paris ou ailleurs en France. C’est toujours tentant, parce que très flatteur, mais je les ai toutes néanmoins poliment déclinées, car je ne suis pas modèle. Être modèle implique une certaine discipline et un entraînement et, encore une fois, je connais mes limites : deux pathologies à prendre en compte en plus de mon manque de souplesse lombaire. Je suis une contrainte à moi toute seule.
Bien sûr, je suppute ici que l’encordeur aguerri n’en veut qu’à ma plastique et n’aurait en tête que l’idée de l’immortaliser en cordes et en photos ; après tout, c’est ce qu’il affiche sur son fil. Quand bien même je serais en capacité physique de me prêter au jeu, comment établir une relation de confiance suffisante en quelques heures ? Il n’y a aucune raison que je fasse confiance aveuglément à un encordeur juste sur la base de ses photos et de son éventuelle réputation. Ça me semble même être une grossière erreur. Ça reviendrait à idéaliser un acteur en imaginant qu’il est dans la vie comme il est dans un rôle. Il m’en faut beaucoup (tellement) plus. Je crois que le bon début, si je devais me laisser encorder par quelqu’un d’autre, serait de faire connaissance dans un environnement qui est justement déconnecté des cordes, un environnement où il n’y a aucun enjeu et aucune pression. Et de laisser le temps au temps. Vraisemblablement, un cercle amical en premier lieu, donc.
Pour revenir sur le sujet des photos, il me semble essentiel de prendre conscience de la réalité derrière beaucoup d’entre elles. Mon partenaire et moi suivons sur les réseaux sociaux un certain nombre de modèles et d’encordeurs (dont celui impliqué dans la scène enflammée plus haut) et sommes particulièrement sensibles aux belles photos et aux belles figures. Bien sûr que tout cela nous fait rêver, mais nous n’oublions jamais que la photographie, c’est souvent comme le cinéma : une illusion. Il suffit de regarder les vidéos de préparation de shooting de Hikari Kesho pour s’en convaincre. Nous sommes bien placés pour savoir que lorsque nous prenons des photos, il ne se passe pas forcément autre chose, mais que le résultat a parfois un pouvoir évocateur très fort. Tout repose sur la mise en scène. Et puis, pour les quelques photos réussies, il y a aussi beaucoup de séances qui ne donnent rien. Mais ce qui nous frappe souvent, c’est que, quand l’encordée et l’encordeur se connaissent bien, ont l’habitude l’un de l’autre, qu’il y a une recherche de connexion et qu’il ne s’agit pas juste d’une démonstration de souplesse et de technique, ça se voit sur les photos.
Je vais revenir sur la question des enjeux que j’ai effleurée plus haut, car c’est justement quelque chose dont nous avons appris à nous détacher avec le temps. Nous n’avons aucune ambition de faire du spectacle, d’enseigner ou d’encorder la moitié de la ville, nous souhaitons juste continuer à prendre du plaisir ensemble. Rien de plus. Nous essayons donc de rester modestes et de ne pas tenter des choses qui sont hors de notre portée pour des raisons pratiques, techniques ou physiques. Un jour, peut-être. Ou peut-être jamais. Si nous devons arrêter en plein milieu d’une séance de cordes et tout défaire, nous arrêtons. La photo ne sera pas, et ce n’est pas grave, le subspace ne sera pas, et ce n’est pas grave. Oui, il y a toujours une déception, une frustration, mais ce n’est pas grave. Notre connexion dans ces moments-là repose avant tout sur l’écoute de l’autre, pas seulement sur la réalisation d’une figure à deux et d’une belle photo à poster en ligne. Parfois, cette écoute amène à tout arrêter, parfois elle nous transporte.
Ce qui m’amène au dernier point, celui que je ne perds jamais de vue, celui que j’applique autant dans les cordes que dans le BDSM. Je sais aujourd’hui que la responsabilité lorsque l’on pratique les cordes est entièrement partagée. Mon partenaire est responsable des cordes, des nœuds, des accroches, de moi parce qu’il doit s’assurer que mes extrémités ne bleuissent ou ne refroidissent pas trop, que les sensations et la mobilité sont toujours là, que je ne risque pas de tomber ou de faire un malaise et, de mon côté, je suis aussi responsable de mon corps en indiquant si une douleur n’est pas normale, s’il y a une perte de sensibilité au niveau d’un membre, si quelque chose, la moindre chose, cloche. Il s’agit de mon corps et j’y tiens. Dans l’idéal, il ne faudrait jamais laisser la moindre place au doute. C’est là aussi que se construit notre confiance réciproque. Mon partenaire me fait confiance pour communiquer avec lui et je lui fais confiance pour m’écouter. Ça nous a pris du temps pour en arriver là. Ça ne s’obtient pas d’un claquement de doigts. Pas avec moi en tout cas. Mon partenaire a appris à faire avec mes pathologies avec le temps et sait que mon état est susceptible de changer d’une semaine sur l’autre, ce qui demande une adaptation constante. Le jour J, il est tout à fait possible que ce que nous envisagions de faire ne soit plus possible et, encore une fois, ce n’est pas grave. Il n’y a pas d’enjeu et rien à nous prouver. Nous avons le temps pour ça et surtout, nous n’avons pas que les cordes dans la grande liste de nos kinks communs.
Voilà, vous êtes enfin arrivés au bout. En conclusion, je vais simplement dire que s’il n’y a qu’une seule chose à retenir de tout ça, et je sais que c’est quelque chose que j’ai lu dans les écrits de nombreux encordeurs, c’est qu’il faut savoir rester humble lorsque l’on pratique les cordes. Ça peut paraître tarte, mais ça permet de garder un minimum les pieds sur terre.
Et pour les bottoms, n’hésitez jamais à casser l’ambiance.


