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« Je suis une « travailleuse du sexe », comme diraient mes consœurs américaines. Et cela, beaucoup de journalistes qui ont écrit des articles sur moi ou m’ont invitée sur des plateaux de télévision semblent l’avoir oublié. Les médias ont beaucoup parlé de mon « discours intellectuel », de ma démarche, parfois de mon féminisme, et trop souvent de mes études de philosophie. Comme s’ils s’étaient raccrochés à des choses rassurantes qui leur permettaient d’oublier ce qui les gênait vraiment et ce qu’ils ne parvenaient pas à comprendre : j’étais, je suis, une femme qui fait des films porno devant et derrière la caméra. »Actrice dans plus de soixante films, réalisatrice et productrice, personnage ultra-médiatisé, Ovidie est l’une des figures incontournables du milieu du cinéma X. Porno Manifesto est paru en 2002 chez Flammarion et a été traduit en plusieurs langues.
Choisir de faire du porno, a fortiori quand on est une femme, c’est se trimballer une étiquette à vie, accrochée au col de la chemise quand on se rhabille. Normal donc d’essayer de faire comprendre aux gens que ce n’est pas parce qu’on a choisi de faire des folies de son corps devant une caméra qu’on est plus bête qu’un·e autre, ou dans une situation précaire, ou nymphomane, ou droguée, ou psychologiquement perturbée. Là-dessus, rien à redire, faire du porno peut être un choix de carrière comme un autre et, question marchandisation du corps, Florence Aubenas a montré avec son Quai de Ouistreham qu’il y avait bien d’autres métiers plus inhumains dans ce monde sous couvert d’honorabilité. C’est d’ailleurs une ligne de défense que je ne me priverai pas de réutiliser ; l’exemple du bucheron me paraissant un peu léger quand même, mais Aubenas n’avait pas encore écrit son livre à l’époque et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.
Passée l’étape de la justification, il s’y trouve quelques informations intéressantes, notamment des portraits d’actrices et réalisatrices porno engagées qui veulent fournir d’autres types de contenus, un retour sur le studio Puzzy Power, des interviews de quelques personnes du milieu, hommes et femmes confondus, pour donner un peu de perspective au retour d’expérience de l’auteur, et quelques réflexions intéressantes sur le porno chic et son hypocrisie flagrante (voir la vidéo en fin d’article en guide d’exemple). Et, bien sûr, une bonne dose de féminisme comme je l’aime.
Mon problème reste que, bien que bien placée pour en parler, Ovidie occulte volontairement une partie de la réalité du porno en opposant le cinéma porno et le matériel pornographique. Aujourd’hui, comme hier d’ailleurs, je doute que la frontière entre les deux soit si identifiable que ça. Personnellement, je ne la vois pas. Je perçois juste une gradation dans le consentement visible de l’actrice (ou de l’acteur). Entre une production des pays de l’Est où les nanas acceptent tout et n’importe quoi pour un peu d’argent et les productions du studio Kink où ça grimace de douleur pour la bonne cause, je sais de quel côté je préfère aller pour avoir l’esprit en paix. Je recommande d’ailleurs vivement le très bon documentaire de Christina Voros sur Kink.
Et puis, avouons-le, les choses ont changé depuis l’écriture de ce petit manifeste, on est passé de la VHS à Internet entretemps, et surtout à la gratuité quasi absolue, le livre mériterait donc d’être réactualisé pour prendre en compte les changements majeurs du mode de consommation du porno qui ont une influence directe sur sa production, et d’être approfondi aussi, car dire qu’on ne présente pas certains chiffres parce qu’on a la flemme d’aller les rechercher, ça manque un peu de professionnalisme quand même. Quitte à faire un manifeste sur le porno, autant bien le faire.
L’ouvrage est donc à lire plus par curiosité qu’autre chose, mais reste le reflet d’une période et d’un milieu qui semblent avoir bien changé depuis.
It’s not porn, it’s HBO

