Lost in Translation – Sophia Coppola – 2003

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J’ai déjà amplement parlé de mes pratiques BDSM sur ce blog, notamment sous l’angle de la soumission. En 2015, j’entamais ma réflexion avec un cheminement vers la soumission, qui faisait un premier état des lieux : pourquoi, comment, ce que je voulais et ce que je ne voulais pas maintenant que les choses s’étaient concrétisées. J’ai de toute évidence très vite rejeté cette forme de soumission qui consiste à appartenir à l’autre, à faire preuve d’une abnégation exemplaire et qui s’insinue dans chaque cellule jusqu’à la dépendance du corps et de l’âme. Même par amour, je n’ai jamais tout donné, je n’ai jamais « fusionné » et j’ai toujours précieusement gardé ces espaces de temps qui n’appartiennent qu’à moi ; il n’y avait donc pas de raisons qu’il en soit autrement dans une relation D/s. Ce qui ne m’a jamais empêchée de jouer en respectant certains codes et clichés du genre, surtout au tout début. Je l’ai mentionné, j’ai une très bonne réceptivité au ton de la voix et à la main placée sur la nuque. J’ai écrit des comptes rendus pour répondre à certaines « exigences » de mon partenaire du moment. J’ai même utilisé le mot maître à une époque, puis je lui ai préféré « Monsieur » pendant un temps. Jusqu’à aujourd’hui, j’utilisais le terme « dominant », à défaut d’un autre plus approprié qui échappait encore à mon vocabulaire.

Puis, un jour, à force de buter sur des concepts qui ne me correspondaient pas, de me définir avec un terme qui me réduisait beaucoup trop et qui, surtout, impliquait certaines idées préconçues dans l’esprit des autres, j’ai fini par dire fuck et je me suis proclamée rebelle au protocole. Les moules, ça ne me réussit pas, je ne rentre jamais dedans, il y a toujours un gros bout qui dépasse. Il me fallait un contenant encore plus grand. Soumise, ça ne collait vraiment plus. J’aime me soumettre ponctuellement, mais je ne suis la chose de personne et je n’ai pas besoin qu’on me « guide » ou qu’on me « dresse ». Il n’y a rien de plus efficace pour me faire grogner que d’utiliser un possessif en s’adressant à moi : MA petite chienne, MA salope, etc., alors que sans, ça me fera ronronner. Ce post sur le collier, qui pouvait prêter à confusion parce qu’il peut être interprété comme l’officialisation d’une relation D/s, est en fait une simple lettre d’amour à l’homme qui a compris ma notice d’utilisation. Ce que je lui ai offert ce jour-là, ce n’était pas ma servitude, mais l’optique de moments de partage encore plus forts et plus beaux à deux dans une relation fondamentalement égalitaire où tout est permis. Depuis, on fait souvent la sieste ensemble.

J’ai par ailleurs abordé mon rapport à la douleur et les lecteurices assidu·es auront aussi compris que j’aime les cordes. Ce sont mes deux piliers : la douleur et la contrainte. Plus récemment, j’ai réglé son compte à l’humiliation qui ne me parle pas du tout et qui, par conséquent, ne m’apporte rien, puisque je ne la perçois pas comme telle. C’est ce post qui m’a permis de faire un constat dont j’ai été la première surprise : pour quelqu’un qui aime réfléchir, penser, analyser, mes pratiques sont dorénavant orientées vers le sensoriel. Le toucher au sens large en priorité ; l’ouïe avec l’emploi de mots crus simples ; la vue, surtout quand on m’en prive ; l’odorat et le parfum de mon partenaire, de la corde, du cuir ; mais assez peu le goût finalement. Par contre, rien qui ne demanderait une quelconque intellectualisation. Exit donc les idées d’obéissance, de punition et d’humiliation qui exigent d’être « présent » pour être appréciées et exploitées. Dans l’instant BDSM, ce que je recherche vraiment, c’est débrancher mon cerveau et me laisser déborder par tout ce que je ressens. J’ai conscience de la présence de l’autre, bien sûr, il sait se rappeler à moi. Il sait aussi se faire oublier dans les moments où je me concentre sur les sensations qu’il me procure. Avec le temps, il a appris à être à l’écoute de mon corps et à jouir de mon abandon. Il n’est pas plus le dominant que je ne suis la soumise. Il est celui qui me procure ce dont j’ai besoin pour me sentir bien, qu’il s’agisse de douleur, de plaisir ou des deux combinés.

Et j’en arrive enfin à l’objet de ce post.

Je tournais autour du concept depuis un moment. C’est ce qui m’avait d’ailleurs amenée à ne plus me définir comme soumise, mais comme aimant me soumettre ; il y avait déjà un début de glissement. Et là, au détour d’une lecture sur un forum, une lumière s’est allumée. Pourtant, je le connaissais ce mot, je l’avais croisé dans ce contexte et dans d’autres. Bottom. J’étais sur le cul. Tout bêtement. Bas, dessous, fond, siège, derrière. Ça, ce sont les traductions officielles les plus courantes. Bien sûr, à celles-ci se rajoute l’acception gay déjà un peu plus sexuelle : « passif », par opposition au top « actif ». Bref, celui qui pénètre et celui qui est pénétré. Ce couple top/bottom, on le croise aussi dans le BDSM anglophone. Le hic, c’est qu’en anglais, bottom et submissive sont souvent considérés comme interchangeables depuis quelques années et, par conséquent, la traduction française a mis tout le monde dans le même panier de « soumis ». Mais, en creusant un peu, j’ai fini par comprendre que le terme bottom inclut en fait celui de submissive et qu’il a un sens bien plus englobant.

Le bottom est tout simplement le « receveur » dans le cadre des pratiques BDSM. Celui qui consent à subir l’acte négocié avec le top, le « donneur ». Au sens large. Il peut aussi bien s’agir de se faire flageller les fesses, de se faire ligoter (rope-bottom) ou tout simplement de prêter son corps pour une démonstration (ce que j’ai d’ailleurs fait cette semaine lors d’un atelier shibari). Il est donc logique de dire que ce n’est pas parce qu’on pratique le BDSM en étant receveur que l’on devient de facto un soumis. Il faut pour cela induire une relation de hiérarchie indiscutable entre le maître/dominant et le soumis/esclave en plus. S’il y a autorité de l’un sur l’autre, alors la relation top/bottom se teinte de D/s ou M/e.
Mon contenant plus grand semble donc porter le nom de bottom et arriver à contenir la partie de moi qui a besoin de douleur, de contrainte et de plein d’autres petites choses. Deuxième effet Kiss Cool : sortir de ce cadre D/s qui m’encombrait plus qu’autre chose a libéré ma parole ; ce qui n’a pas été chose facile dans les faits. Ouste les postures ! Maintenant, si j’ai envie d’être attachée et fouettée, je le demande et on s’organise, si les pinces me font trop mal au point de troubler le moment, il me suffit de le dire pour qu’elles soient retirées, si j’ai envie d’un objet en moi, je n’ai qu’à l’indiquer, si je souhaite que mon top fasse comme bon lui semble, je me tais. Depuis, d’un simple basculement de mon corps nu sur les jambes de mon partenaire, je l’invite à me fesser sans prononcer un mot et j’obtiens cette chaude rougeur qui est devenue une marque de tendresse entre nous.

Cette absence de hiérarchie a sans doute aussi permis une inversion plus facile des rôles, puisque ce même partenaire est bien loin d’être un soumis, mais il n’est pas contre me laisser prendre les rênes de temps à autre et s’abandonner à mes envies. Un seul mot d’ordre : du plaisir et rien que du plaisir, même s’il doit passer par une pointe de douleur.