« J’ai repensé à ces innombrables rapports auxquels je m’étais forcée par politesse, pour ne pas froisser les ego fragiles. À toutes les fois où mon plaisir était optionnel, où je n’avais pas joui. À tous ces coïts où j’avais eu mal avant, pendant, après. Aux préparatifs douloureux à coups d’épilateur, aux pénétrations à rallonge, aux positions inconfortables, aux cystites du lendemain. À tous ces sacrifices pour rester cotée à l’argus sur le grand marché de la baisabilité. À toute cette mascarade destinée à attirer le chaland ou à maintenir le désir après des années de vie commune. Cette servitude volontaire à laquelle se soumettent les femmes hétérosexuelles, pour si peu de plaisir en retour, sans doute par peur d’être abandonnées, une fois fripées comme ces vieilles filles qu’on regarde avec pitié. Un jour, j’ai arrêté le sexe avec les hommes. »
Autrice et documentariste spécialiste de l’intime et du rapport au corps, Ovidie retrace ici la trajectoire qui l’a conduite à quatre années de grève du sexe.
Dirigée par Vanessa Springora, la collection « Fauteuse de trouble » articule intimité et émancipation, érotisme et féminisme, corps et révolte, sexuel et textuel.
Ce livre va être compliqué à chroniquer, car il va m’amener à faire quelque chose que je n’aime pas faire d’ordinaire. Comme Ovidie part de son expérience personnelle pour développer ses idées, il devient quasiment impossible de parler du fond sans parler de l’autrice et, donc, de questionner sa démarche en même temps que le propos. Je vais donc commencer par dire quelques mots sur elle hors du contexte de son livre. Parce qu’Ovidie, je l’aime bien. C’est une femme dont je suis le travail depuis des années, j’ai lu la plupart de ses publications, vu une partie de ses réalisations et autres productions auxquelles elle a participé. J’ai bien sûr écouté ses podcasts à la radio et sur le net. Bref, c’est quelqu’un dont j’apprécie le travail, même si elle me laisse parfois un peu perplexe. Pendant longtemps, je n’ai pas compris d’où venait ce sentiment de décalage entre nos expériences de femmes pourtant très proches en âge. Ce livre m’a apporté pas mal de réponses.
Le problème de la plupart des écrits autobiographiques (soit la grande majorité des manuscrits reçus par les éditeurs et rejetés dans la foulée), c’est qu’il s’agit bien souvent d’un travail psychanalytique ou psychothérapeutique en cours ou terminé qui n’a d’intérêt que pour l’auteur ou l’autrice, mais peu pour le reste du monde. Il est souvent produit avec l’idée de trouver un écho dans le lectorat et de se sentir ainsi moins seul·e. Ce qui est effectivement en train de se passer ici au regard des quelques avis que j’ai lus depuis la sortie du livre, et c’est très bien, ça continue de libérer la parole. Sur le fond, on a toutes nos vécus de femmes dans un monde d’hommes qui sont si peu à se remettre en question. (Je suis en train de lire Nos pères, nos frères, nos amis de Mathieu Palain, c’est absolument déprimant. On part de trop loin.)
Je crains qu’Ovidie, malgré sa célébrité qui s’accompagne d’un parcours de vie à part, qui pourrait justifier la publication, n’échappe pas à cet écueil. Son livre n’aurait, selon moi, pas dû être sorti en l’état. Au fil de la lecture, il est évident que nombre de questionnements sont encore sans réponses mais en cours de réflexion, que des portes sont laissées plus ou moins ouvertes sans trop savoir ce qu’elles deviendront, qu’il y a eu un début de travail introspectif, mais là encore, il est en cours. Tout ceci donne une impression d’inachèvement, avec le risque de figer certaines idées dans le marbre. La portée de ce livre s’en retrouve donc amoindrie et il nécessitera probablement une suite d’ici quelques années pour connaître l’évolution de sa pensée et voir où l’aura portée son travail sur elle-même. Comme je le dis au-dessus, ça ne l’empêchera pas de trouver son public, car elle partage beaucoup d’expériences ou de réflexions qui ne peuvent que faire écho. Nous avons nos #metoo respectifs et nous avons visiblement en commun de ne pas vouloir qu’on s’en serve pour nous stigmatiser ou nous voler notre façon de le vivre. Nous ne souhaitons pas non plus que quelqu’un d’autre nous colle l’étiquette de victime et tout ce qui va avec, alors que ce n’est pas la façon dont nous nous percevons. Elle m’a surtout cueillie sur un point, une souffrance que nous partageons et qui est aussi factuelle que sans solution. Pour tout le reste, on se croise, on diverge, on n’a pas eu du tout la même vie, on n’a pas la même relation aux hommes, à nos corps qui vieillissent inéluctablement, aux diktats et aux injonctions. Elle finit par aboutir à la définition de ce qu’elle voudrait que soit une relation hétéro idéale et qui lui semble impossible à atteindre. Sauf que je sais que c’est possible pour l’avoir vécu. Et oui, les mecs bien, déconstruits ou qui y travaillent, existent. Nous avons vraiment des expériences de vie amoureuse/sexuelle/sentimentale/etc. très différentes. Ce qui explique ce sentiment de décalage dont je parlais plus haut.
Chose que j’avais déjà notée dans Porno Manifesto et à divers autres endroits, c’est qu’Ovidie semble une fois de plus sur la défensive. Sa relation à sa psy, tout en rébellion, est très parlante à ce titre. Elle pense savoir à l’avance ce que sa thérapeute va penser d’elle. Elle ne s’est pas encore rendu compte (au moment de l’écriture du livre tout du moins) que ce qu’elle projette en dit terriblement long sur elle en fait. Elle rejette aussi la possibilité d’être haut potentiel sous prétexte qu’elle ne sait pas compter sa monnaie. Vaste méconnaissance de ce que sont les singularités cognitives, hélas. Son livre transpire la sur-adaptation typique des femmes atypiques, qui entraîne souvent une dissociation. Normal donc que le sujet soit abordé en thérapie. Mais là encore, ce rejet en dit long. Sans doute trop long pour le lecteur, mais cela aurait été un bon début pour attaquer sa psychothérapie par contre.
Mon avis est donc mitigé, plus sur le timing de la publication que sur ce qu’il a à raconter. Au contraire, c’est toujours utile d’aborder toutes ces questions, mais une réflexion plus aboutie aurait sans doute apporté plus de poids à l’ouvrage. À suivre en tout cas.

