Comment peut-on jouir d’avoir mal ?
La question du masochisme sexuel dévoilée à travers une enquête passionnante.C’est la rencontre avec un patient ressentant le besoin impérieux d’éprouver de la douleur pour pouvoir jouir qui a suscité chez Olivia Benhamou, psychologue clinicienne et sexologue, l’envie d’explorer ce sujet. Loin des clichés habituels, elle propose un éclairage inédit sur une forme de sexualité peu conventionnelle, mais qui remplit pour ses adeptes de multiples fonctions, allant de la recherche de sensations fortes à la recherche d’un laisser-aller total, en passant par la quête romantique d’une relation exclusive, une façon de rompre avec les contraintes du quotidien, ou encore une solution à certaines difficultés sexuelles.
Écrit à la première personne, sous la forme d’une enquête psychologique et sexologique, ce texte offre une réflexion théorique, un tour d’horizon des représentations culturelles du masochisme et, surtout, les portraits de pratiquants qui se sont livrés à l’auteure sur leurs habitudes sexuelles et la place qu’elles occupent dans leur histoire individuelle. Cet essai passionnant prend le lecteur par la main, en retraçant le cheminement de pensée de l’auteur et ses découvertes, et répond aux questions que l’on peut se poser sur les enjeux psychiques du BDSM, à l’heure où ces pratiques semblent s’être démocratisées.
Olivia Benhamou est psychologue clinicienne, psychothérapeute, et sexologue. Elle exerce à Rouen et à Paris. Sa formation universitaire comporte un DEA en philosophie, un Master II en psychologie clinique et psychopathologie, le DIU d’étude de la sexualité humaine, ainsi que de nombreuses formations complémentaires en thérapie familiale et de couple, et en sexologie. Elle est déjà l’auteure d’une dizaine d’ouvrages, tous écrits pendant sa première vie professionnelle, alors qu’elle était journaliste.
Si Christian Grey avait fait un minimum son boulot plutôt que de dire à Anastasia Steele de se débrouiller pour comprendre le BDSM, il lui aurait probablement conseillé de commencer par ce livre (qui n’était pas sorti à l’époque, je sais). Ça aurait permis à la naïve Anastasia de savoir où elle mettait les pieds et pourquoi elle n’était sans doute pas faite pour partager certaines activités avec son stalker mec. À noter que ma remarque ne se base que sur le visionnage pénible du premier film. Je suis maso, mais j’ai mes limites.
Mais revenons à l’ouvrage. Des livres et des études sur le masochisme, il y en a déjà beaucoup, mais celui-ci a le mérite de ne pas être destiné aux psychiatres, ni d’avoir été écrit par un·e pratiquant·e à l’intention des autres pratiquant·e·s, ni d’avoir pour but de faire cliquer sur un lien aguicheur et rémunérateur. Ici, le regard est neuf et curieux puisque l’autrice est partie à la découverte de tout un univers pour écrire son mémoire dans le cadre de sa formation complémentaire en sexologie. Ce qui est un avantage, car cela permet de revenir aux sources, de faire un peu d’histoire et de chercher à expliquer son étonnement ou ses moments de malaise, mais c’est aussi un inconvénient. Il est évident que ne pas faire partie du sérail des pratiquants lui a fermé des portes, parfois avec beaucoup d’indélicatesse. Trouver des personnes à interviewer pour former son panel d’analyse n’aura pas été simple. Et finalement, toutes ces portes fermées ne l’auront pas empêchée d’aboutir à l’une des conclusions sans doute redoutées par les plus réticents : le masochisme trouve bien souvent ses origines dans la construction propre à chaque individu, lors de la petite enfance, dans un cercle familial dysfonctionnel et/ou à la suite d’actes violents vécus à un ou plusieurs moments de sa vie. Mais, elle ne s’est pas arrêtée là justement, puisqu’elle a pu établir que le masochisme offre aussi une possibilité d’évacuer, de se réapproprier, de ressentir, de se reconnecter, de revivre, de tirer du positif à partir de quelque chose de négatif. Chacun des témoignages du livre permet de se rendre compte de la variété de causes probables et complexes qui font naître le besoin masochiste chez une personne, mais aussi de la variété de solutions trouvées pour obtenir une jouissance, quelle qu’en soit la forme, et au-delà, un équilibre dans sa vie. L’autrice a d’ailleurs bien conscience de la limite de son travail et se défend bien d’être exhaustive. (Je ne m’y suis d’ailleurs pas retrouvée, et même si je suis sans doute considérée comme une petite joueuse par les grands méchants loups, j’aime la douleur physique, je sais pourquoi et ça n’a pas vraiment été évoqué dans le livre.) Olivia Benhamou conclut surtout sur le fait qu’il existe un masochisme qui n’est pas pathologique (c’est-à-dire dont les conséquences ne sont pas négatives pour le pratiquant ou qui se ferait au détriment du partenaire de jeu).
Peut-on alors parler de « perversion » pour qualifier cette solution trouvée par certains pour surmonter leurs difficultés affectives, émotionnelles, relationnelles, et derrière celles-ci, leurs expériences de vie diversement traumatiques ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit.
Je pense maintenant que, quels que soient les détails propres aux scénarios fantasmatiques de chacun, ils constituent pour tous des voies d’issue inédites aux conflits psychiques qui s’imposent à eux. Une solution autothérapeutique permettant de reprendre confiance dans le lien à l’autre, à travers des jeux certes violents, puissants, déroutants, alternant étrangement avec des moments de douceurs et de tendresse, avant de redoubler de brutalité, mais toujours choisis. (Extrait de la conclusion, p. 227.)
En dehors d’Anastasia Steele, ce livre s’adresse surtout à celles et ceux qui essayent de comprendre, qui sont curieux et ouverts à d’autres pratiques que les leurs. Il va bien au-delà de la simple dichotomie D/s et rentre dans les méandres de l’esprit pour tenter d’expliquer les tenants et aboutissants du masochisme. Il tente surtout de montrer que certaines pratiques considérées comme violentes peuvent être bénéfiques et faire jouir physiquement et/ou psychiquement sans que cela ne soit un problème et, ce, même si cela peut paraître parfaitement contre-intuitif pour un observateur extérieur. Et c’est là que les portraits des seize participants à l’étude trouvent toute leur place. Ce ne sont pas des cas cliniques décrits avec froideur et distance, ce sont des individus très différents, aux histoires personnelles différentes et aux besoins différents. C’est cette grande variété de profils qui fait la force de ce livre et démontre que le masochisme n’est pas si simple à cerner.
P.S. Pour écouter l’autrice parler de son livre, je vous recommande le court podcast de 20 Minutes qui apporte beaucoup de nuances à ce que j’ai pu dire ici.

