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Pour séparer le grain de l’ivraie du monde libertin, on posera de manière quelque peu doctrinaire que l’« identité » libertine n’est intégrale que chez les acteurs, individus solitaires ou couples, désireux, et plus encore capables, de se confronter au nombre, ainsi qu’à des ambiances, mises en scène et pratiques variées, et de mobiliser des qualités relationnelles spécifiques qui, associées à celles des autres participants, permettront de créer un moment, certes éphémère, d’exception érotique.
Des configurations très diverses organisent la logique pluripartenariale libertine, qui sont fonction bien entendu du nombre de participants, mais aussi, de manière bien plus profonde, de facteurs plus qualitatifs : présence ou non d’une dimension bisexuelle, degré variable de pulsion exhibitionniste ou scopique, ou de candaulisme, thématique échangiste ou mélangiste, jeux érotiques intégrant des situations de domination, scénarisation hypersophistiquée ou spontanéité… Le libertin accompli est celui qui adhère avec un minimum de conviction à ce panthéisme des sens, et qui contribue à le célébrer par sa conduite et par les désirs qui l’animent. (p. 47.)
Il ne s’agit là que d’un extrait, bien entendu ; il s’attarde sur l’« identité » libertine sur beaucoup plus de pages en réalité. Cependant, il y a un oubli notable dans l’ensemble que j’ai envie de souligner et qui, à mon avis, a son importance dans l’idée que l’on se fait de l’esprit libertin. Car entre le grain et l’ivraie, il y a également cette forme d’intolérance dans le milieu du libertinage actuel envers certains profils : les hommes bi, les hommes adultères, les poilu(e)s, les trav. et trans et finalement tout ce qui semble faire appel à une réflexion personnelle approfondie sur ces propres choix et, souvent, sur ses peurs inconscientes. Celui qui s’estampille libertin ou libertine actuellement est quelqu’un de prisonnier à la fois de cases et d’une logique consumériste des corps qui cherche à satisfaire un désir immédiat, personnel, très précis, et n’est que peu acceptant et curieux du reste du spectre sexuel, même d’un point de vue purement théorique. Soit ça matche, soit c’est sans intérêt aucun et rejeté parfois très violemment. Savoir dire non est une chose, savoir pourquoi l’on dit non peut aussi être instructif.
La relative rareté de la « denrée » féminine fait de la libertine, a fortiori si elle est solitaire, une véritable « proie » ; statut qui peut être accepté, et transformé en défi. Elle est aussi ce qui explique, à un niveau arithmétique, que les situations où une femme dispose de plusieurs partenaires masculins sont plus fréquentes que celles où c’est l’homme qui est en relation charnelle avec plusieurs femmes. […]
Au déséquilibre des effectifs s’ajoute celui de la nature de la démarche, les hommes sont plus généralement dans une logique « productiviste », avec ce que cela signifie également comme standardisation des répertoires érotiques, tandis que les femmes aspirent davantage au charme, à la séduction, à l’inventivité, à des explorations relationnelles mettant en jeu l’intime et l’imaginaire. Les hommes, dont le désir s’exprime de façon plus immédiate, semblent être « inconditionnellement » disponibles. En proportion, les femmes semblent quant à elles plus fréquemment promptes à formuler des exigences élevées, expressions d’une élaboration plus sophistiquée de la pulsion, qui logiquement désignent en creux une probabilité plus grande du rédhibitoire. De ce double déséquilibre, il résulte un taux très élevé de « déchet » chez les hommes, que ne compensent que très partiellement les situations de pluralité masculine. Ces dernières ne sont d’ailleurs pas exemptes de critères de sélection drastiques, bien au contraire, notamment en ce qu’elles demandent à être parfaitement sécurisées.
Le féminin – tel qu’il se « révèle » dans sa forme érotique à travers les annonces libertines – recèle d’une porosité accrue entre le sexuel, le cérébral et le domaine des affects. Au plus haut niveau de l’exigence, chez la femme qui attend d’être sublimée davantage que consommée, le parfait libertin, celui dont on peut dire qu’il l’est dans l’âme, doit – entre autres qualités – paraître agi par d’autres motivations que le prosaïque appât du gain charnel. Il doit s’affirmer, sans être pesant ou intrusif, comme celui qui donne le sentiment d’exercer un choix et non d’attendre d’être choisi. Celui qui, dans le temps de la rencontre et de la performance, sait poursuivre le jeu de la séduction et comprendre intimement cette exigence féminine majeure, exprimée dans toute son ambivalence par l’artiste Miss Tic dans un de ses graffitis : « Fais de moi ce que je veux ! » Celui qui comprend véritablement les nuances du désir libertin au féminin, telles qu’annoncées ainsi, sobrement mais à la manière d’une sentence, dans l’annonce d’une jeune femme lue sur un site échangiste : « J’aime l’impudeur, pas la vulgarité. » Celui qui est capable de réécrire avec maestria les règles de navigation du masculin pulsionnel et du féminin cérébral. […]
La libertine, telle en tout cas que tend à la définir le discours officiel du libertinage sur lui-même, est à l’avant-garde d’un processus de réappropriation de son désir par la femme, dans le plein exercice d’une féminité dont elle peut surjouer le classicisme, de manière alors distanciée et ironique, dans le but d’outrepasser les limites comportementales imposées par une vision passéiste des genres. Son engagement dans le libertinage est mis en œuvre d’une sensibilité érotique forte à l’esthétisation et à la cérébralité ; à tout ce qui dans le sexuel excède le sexuel. (p. 105 à 107.)
S’affirmer comme pervers, qui plus est sans l’être véritablement sur un plan clinique dans la plupart des cas, fonctionne à la manière d’un passeport aristocratique, en relation avec le syndrome Eyes Wide Shut évoqué dans le précédent chapitre. (p. 66.)
Le monde libertin accueille donc des photographes confirmés, dont certains lui consacrent l’intégralité de leur travail. Il en est ainsi de Ressan, l’un des plus éminents agents de propagande d’une vision assez élitiste du libertinage, dans l’esprit d’Helmut Newton. Ressan représente en même temps qu’il le façonne un libertinage « haut de gamme », où le sexe est comme sublimé, magnifié par tout le décorum de manoirs, palaces ou appartements haussmanniens, et par le vertige de situations transgressives qui requièrent fouets, cravaches, postures d’immobilisation et autres jeux de discipline. (L’instant ironique de la page 86.)
De là à dire que, sous l’imagerie associée au libertinage, se dissimule en fait une construction qui codifie et fige les comportements au risque de les standardiser, il n’y a vraiment qu’un tout petit pas à franchir, mais comme d’habitude, ce qui convient à certains n’engage pas ceux qui ne s’y retrouvent pas à les suivre. Your kink is no my kink but I respect your kink. Encore une fois, il peut être intéressant de s’interroger sur ses choix de temps en temps pour savoir s’ils correspondent à nos attentes ou à des attentes extérieures qui nous sont subtilement imposées. Tout comme le fait Mona Chollet dans Beauté fatale sur un tout autre sujet.
Pour prolonger la réflexion sur la démarche libertine, je conseille vivement l’écoute d’un vieux podcast du Cabinet de curiosité féminine sur le libertinage dont l’invité, Marc Lemonnier, dézingue tous les clichés du libertinage moderne et se moque justement d’une grande partie de la codification du milieu qui fait que l’on n’est au final jamais aussi libre qu’on le croit et qu’on le proclame. Ce qui mérite réflexion.
En tout cas, comme Philippe Rigaut, j’ai tendance à valoriser ce libertinage qui permet autant de satisfaire des perversions (et nous sommes tous très vite considérés comme pervers) que d’en retirer quelque chose de plus profond et de plus personnel afin de continuer à grandir et à s’épanouir.
En désignant la rencontre libertine comme performance, il s’agit de poser qu’au-delà du réel que forment les actes, il y a l’infini et l’impalpable d’une recherche introspective du sujet sur les significations profondes de sa sexualité et de ses aspects transgressifs. Nous adoptons à cet égard une définition de la performance sexuelle très proche de celle que propose Lynda Hart pour comprendre ce qui se joue en particulier dans le sadomasochisme. Selon cet auteur, parler de performance à propos des pratiques non conventionnelles, c’est désigner celles-ci comme des contestations en acte de la vision essentialiste du sexe portée précisément par la sexualité « vanille ». La performance est une « production de sexe », c’est-à-dire un véritable agir du sexe, expérimental, évolutif, non assujetti aux identités normées. La performance libertine favorise la découverte de zones érogènes et de formes d’exaltation sensorielle insoupçonnées, avec ce prérequis d’une capacité à s’affranchir des interdits, des limitations morales, des tabous, de l’idée d’une impureté, d’une perversion intrinsèque de certaines configurations et pratiques. (p. 92.)


