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Les bêtes de muscles, c’est pareil. J’aime la virilité subtile. Pas les mecs baraques et bourrus qui s’affirment en envahissant le territoire du Highlander voisin pour impressionner la donzelle, alors qu’il lui suffit de sourire pour montrer qu’au XVIe, les soins dentaires, c’était pas ça et que le résultat devait être très impressionnant en effet. D’un autre côté, comme elle a des oxyures qui lui remontent par les trous de nez et des poux dans les cheveux, ça doit passer.
Et les hommes possessifs et obsessionnels ! Comme si le rêve de toutes les femmes était de se donner entièrement à l’autre, de vivre pour l’autre, de fusionner dans l’autre, de ne faire que la même chose que l’autre ou ce que l’autre lui dit de faire, parce que c’est ça l’amour, c’est ne former plus qu’un seul être qui regarde dans une seule direction tout le temps, ce qui les condamne à pratiquer les positions de la cuillère et de la levrette jusqu’à ce que la mort les sépare. Adieu veau, vache, cochon, soirées entre potes et sorties entre copines donc. Si, en plus, la femme est vierge ou quasi sans expérience et que l’homme est un bad boy tombeur qui se range pour elle, alors là, c’est l’explosion de paillettes. Ces deux-là étaient vraiment faits l’un pour l’autre. Vite, un labrador.
Heureusement, il y a des auteurs qui arrivent, avec succès critique à la clé, à apporter de la fraîcheur dans le genre. À tout hasard : des héroïnes fortes, indépendantes, qui assument totalement leur sexualité débordante ou sélective ou très particulière, et qui n’hésitent pas à plaquer tous leurs prétendants à la fin parce que les combats de coqs et les concours de bites, ça va bien deux minutes, et une femme, ce n’est pas un trophée.
Et puis, comment ne pas parler de cette mode autour du BDSM puisque j’en suis une modeste pratiquante ? J’ai déjà évoqué mes premiers émois livresques en la matière et ils ne datent pas d’hier. J’ai donc vu débarquer Grey, ses cinquante nuances et tous ceux qui ont surfé sur la vague dans la foulée. Beaucoup d’éditeurs se sont mis à en publier, beaucoup d’auteurs ont fait surface. D’un seul coup, les gens (surtout les femmes) voulaient du cuir et des menottes en pilou à la maison pour pimenter leur vie sexuelle. Curieusement, il y a eu des accidents et ça n’a pas forcément été agréable pour tout le monde. Hé !, le BDSM, ça ne s’improvise pas.
Catherine Robbe-Grillet avait été invitée un peu partout pour parler du phénomène 50 nuances à l’époque et elle avait bien résumé les choses :
C’est un conte de fées. Ou, plutôt, c’est du Harlequin. J’aimerais quand même savoir ce qui, en ce qui concerne l’écriture, relève de la traduction stricto sensu… Quel couple ! Voyez cette héroïne : oh, la pauvre petite ! Elle n’arrête pas de « déglutir », de dire « merde » ou « putain de bordel de merde ». Cette oie blanche perd sa virginité avec ce garçon et, d’un seul coup, elle connaît six orgasmes ! Et elle pense que toute cette affaire de SM, au fond, ça va passer…. Quant à lui, c’est un amant très responsable : même lorsqu’il sort la cravache, il reste très convenable et très doux. À mon avis, cette E.L. James se moque de la littérature. C’est le degré zéro ! Elle a, semble-t-il, d’autres chats à fouetter…
Je suis presque incapable de lire les livres dans cette veine, déjà parce que la plupart du temps, c’est du grand n’importe quoi écrit par des gens qui fantasment le BDSM mais ne le vivent pas, et quand il s’agit d’initiés, il se trouve que ça ne correspond pas à mes pratiques. Difficile de s’immerger dans une histoire où une soumise vit aux pieds de son maître 24/7, la bouche rendue disponible par un bâillon-anneau et avec un Rosebud dans l’arrière-train duquel pend une clochette qui ne doit pas tinter sous peine de se retrouver sodomisée dans la minute par quinze étalons en rut, alors que ça ne fait pas du tout partie de mes fantasmes. Quand je lis ça, je ne peux pas m’empêcher de m’identifier, et si c’est quelque chose que je ne laisserais jamais faire, alors ça me met plus mal à l’aise qu’autre chose. Autant dire que le plaisir n’est pas au rendez-vous. Quoique… sans le 24/7, et sans les étalons… Zut… Bref. Puis, la relation entre un maître et une soumise est quelque chose que je considère comme tellement unique, que ce que font les autres en vrai ou dans les livres ne me concerne jamais vraiment. Ce sont d’autres arrangements qui ne me regardent pas.
Ceci n’est pas une histoire de BDSM consenti. C’est véritablement une histoire d’esclavage. Si lire une histoire érotique sans mot de sécurité vous met mal à l’aise, alors ce livre n’est pas pour vous. Il s’agit d’un travail de fiction, et l’auteur ne valide ni n’encourage ce type de comportements avec d’autres personnes sans leur consentement.
Tu fais bien de le préciser. Je vais donc acheter l’autobiographie de Natascha Kampusch et voir si ça me fait de l’effet. Ah non, pardon, ce n’est pas une histoire érotique, c’est la réalité de l’enlèvement, du viol et de l’esclavage. D’un esprit brisé. Et tu racontes quoi comme histoire déjà ? Non, vraiment, je ne vois pas ce qu’il y a d’érotique là-dedans (Érotique = qui a rapport à l’amour, qui a un tempérament sensuel, qui est enclin au plaisir physique, c’est dans le dico). Même sans amour, toute relation BDSM est basée sur le consentement initial, peu importe ce qu’il se passe après, que la personne se fasse agrafer les grandes lèvres et taillader les mamelons pendant qu’on lui envoie des décharges électriques entre les cuisses. Dur, mais consenti. La défense des auteurs comme des lecteurs, c’est qu’il s’agit d’un travail de fiction… Pourquoi 50 nuances n’est pas considéré comme tel alors, et que les gens jouent à Christian et Ana ?
Ce qui reste le plus cocasse là-dedans, c’est que je ne doute pas qu’une partie de mon entourage, non initié à mon style de vie, pense, en voyant mon rejet du genre parfois virulent, que je suis mal baisée, frigide ou je ne sais quoi. Alors que justement, c’est tout le contraire. Pendant longtemps, j’ai emmagasiné de la théorie et tenu en laisse pas mal d’envies. Aujourd’hui, je vis tout ça : je rencontre des hommes, des femmes, des couples, je me laisse marquer les fesses et je ne m’interdis pas de tomber amoureuse. Et en faisant tout ça, je cultive mon jardin secret. Avec cuillère et levrette si ça me chante, mais toujours sans les fameuses bulles.
P.-S. Si vous voulez en savoir plus sur la romance et ses sous-genres, Wikipedia a une page pour ça. Je rappelle que, quelque part dans le bazar, il y a du dino-porn.






