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À dix-neuf ans, que sait-on de l’amour ? Florence, la narratrice, rencontre J.P. qui lui fait découvrir son goût pour la punition. Dans la douleur et l’humiliation, dit-elle, il y a l’extase. Et de coups de fouet en blessures physiques, Florence cherchera à se comprendre, à s’admettre, à s’analyser. Elle entraînera Nathalie, une jeune femme que J.P. lui aura présentée, dans un amour sadomasochiste sans concessions, sans limites. Bien au-delà d’un récit érotique, Florence Dugas nous raconte le cheminement qui l’a menée à la nécessité de la douleur, à cette quête de la passion extrême, absolue, conduit à la destruction, à travers un style direct, une écriture puissante et authentique.
Ce texte-événement d’une génération, l’un des plus forts jamais écrits sur le sadomasochisme, traduit dans de nombreux pays et provoquant des réactions passionnées, est un témoignage qui se situe au-delà de tout fantasme par son caractère autobiographique.
Dolorosa Soror de Florence Dugas bénéficie exactement de la même aura que
Le Lien de Vanessa Duriès. Parus dans les années 90 aux Éditions Blanche, les deux sont dits générationnels et écrits piliers du sadomasochisme. Je n’avais pas du tout aimé
Le Lien ; il m’avait mise mal à l’aise à cause de sa notion de consentement mâtinée de chantage émotionnel qui, pour moi, n’était plus du tout un consentement acceptable. Ce malaise a été confirmé par les intervenants
d’une émission d’Europe 1 consacrée au livre entretemps.
Par crainte de retomber sur un ouvrage du même acabit et donc d’un intérêt discutable, j’ai attendu longtemps avant de m’attaquer à
Dolorosa Soror. Bonne nouvelle, il est autrement moins problématique car, non seulement, il est particulièrement bien écrit, mais en plus il ne triche pas. Qu’il s’agisse de Florence ou de Nathalie, il y a des raisons à cette quête continuelle de douleur et de destruction et elles ne sont pas éludées. Elles sont même d’une implacable logique. Ce qui confirme d’ailleurs mon impression que l’on ne va jamais vers des pratiques extrêmes sans raison profonde, même si celles-ci sont partiellement ou totalement inconscientes et même si le sadomasochisme ne sera finalement qu’un palliatif et pas une réelle thérapeutique, tout particulièrement dans le cas de Nathalie. C’est en tout cas, l’approche qu’en fait
Dolorosa Soror.
Le livre est court (190 pages en poche), mais rarement ennuyeux ; une fois ouvert, je l’ai lu quasiment d’une traite. J’ai cependant toujours une petite réserve personnelle au sujet des pratiques qui étalent du sang, du sperme et des excréments partout sans se soucier une seconde des IST et de toutes les cochonneries qu’on peut attraper en faisant n’importe quoi avec n’importe qui n’importe comment. C’est le genre de détails qui me ramènent toujours à la réalité et m’empêchent de profiter pleinement de mon expérience de lecture. Mais, dans le contexte du livre, je dirais qu’il y a là aussi une logique et qu’il ne s’agit pas simplement de malmener gratuitement le lecteur, mais d’un tout avec la violence, la douleur et le plaisir que recherchent les deux femmes. Le petit reproche que je ferais concerne les notes de bas de pages rajoutées par J.P. pour apporter des précisions le plus souvent totalement inutiles. Ça entraîne des interruptions dans la lecture qui ne sont pas du tout les bienvenues. Une seule avait réellement sa place : celle où J.P. fait une analyse psychanalytique de Florence. Cette analyse est simple et brillante et explique tant de choses.
Il est sans doute curieux de dire que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, car il n’a rien d’excitant (pour moi en tout cas), mais c’est pourtant bien le cas. C’est un très beau drame dont j’ai aimé l’écriture, la construction psychologique des personnages et la juste longueur. Et j’ai aimé que l’autrice aille au bout des choses sans concession. Une belle surprise donc.
Un petit aparté pour revenir sur le « phénomène »
Outrage de Maryssa Rachel dont j’ai fait la critique
ici. Il me paraît maintenant évident, en ayant lu
Dolorosa Soror, que l’une doit beaucoup à l’autre. Il y a déjà tout dans le livre de Florence Dugas : le sexe, le sang, la destruction, le viol, l’inceste, la zoophilie, la mort et la part autobiographique. En moins long et en mieux écrit. C’est un livre, comme je le disais plus haut, qui a une aura, justifiée ou pas, mais c’est ainsi. Pour rappel, au moment de la sortie d’
Outrage, la position adoptée par l’autrice et la maison d’édition (dont Franck Sprengler est toujours aux commandes) était de faire un maximum de buzz en allant très volontairement s’imposer dans le rayon érotisme/romance alors que le livre n’y a pas sa place (comme pour
Dolorosa Soror, il s’agit avant tout d’un drame) et en devenant insultant vis-à-vis des lectrices offusquées, histoire de faire encore plus de bruit. Un peu plus de vingt ans plus tard, ils ont donc essayé de vendre un livre comme quelque chose de totalement inédit, transgressif et dérangeant, alors qu’il suffisait de lire
Dolorosa Soror pour y trouver quasiment les mêmes éléments. Je suppose que Sprengler cherchait depuis longtemps sa nouvelle Florence ou Vanessa et qu’il l’a visiblement trouvée. Reste à savoir si
Outrage gagnera une aura avec le temps (il a ce qu’il faut pour en tout cas) ou restera un coup de pub extrêmement mal fichu et malhonnête.