Au cours d’une vie, nous faisons l’amour des milliers de fois. Et si nous prenions le temps de réfléchir à nos gestes et à nos habitudes, pour donner à l’acte sexuel une intensité nouvelle ? Voilà la proposition d’Alexandre Lacroix, qui explore la sexualité d’aujourd’hui, telle qu’elle se pratique à notre époque où la pornographie est massivement diffusée et où le plaisir se consomme comme le reste. L’auteur procède par courts chapitres, portant chacun sur une facette ou un moment de la relation sexuelle : préliminaires, rythme, changements de position, conversations, domination, orgasme… Alexandre Lacroix n’élude aucun sujet, mais les traite tous en philosophe, prenant soin d’éclairer ce qui nous détermine et nous entrave pour nous mettre sur la voie d’un acte amoureux authentiquement accompli.
Mais quelle mouche m’a piquée ? Rien que le titre me laissait présager que je n’allais pas trop aimer ce qui est raconté dans ce livre. Sans surprise, ça a été le cas. Heureusement, il se lit très vite.
Je ne vais pas y aller par quatre chemins, mais a-t-on vraiment encore envie de lire les réflexions sur la performance (être un bon coup, atteindre l’orgasme) d’un homme hétéro d’environ 50 ans qui écrit en 2023 un livre qui aurait plus eu sa place sur le marché de l’édition il y a 30 ans ? En plus, vous avez noté la pression dès la quatrième de couverture ? « Nous faisons l’amour des milliers de fois. » 5 000 à 10 000 fois, il paraît, selon l’introduction (sans mauvais jeu de mots). Faut-il rajouter encore plus d’injonctions aux injonctions, tout en faisant mine de les déconstruire sans vraiment y arriver ?
Le livre s’articule donc en chapitres qui abordent chacun un sujet précis : l’influence du porno mainstream, la notion de « préliminaires », les habits, la parole, les rires, les habitudes, les limites et préférences, les maladresses, le rythme, les positions, les cris, la curiosité, la brutalité, la domination masculine, les corps, la réification, l’élasticité du temps, la finalité, l’orgasme, le plaisir, les larmes… Trente-et-un chapitres courts qui m’ont souvent fait lever les yeux au ciel. On en est encore là. Quelques exemples en vrac : « Évidemment cette description du coup parfait qui balaie des soucis ordinaires, inonde les heures et parfois les jours qui suivent d’une joie ressentie de la tête aux pieds, relève de l’utopie. », « la sodomie, inépuisable sujet de négociation » juste après avoir parlé d’amants consentants ; l’utilisation des termes « vieille fille » et « vieux garçon » ; la phrase : « Ainsi, il existe deux univers parallèles dans lesquels le sexe n’aurait aucun intérêt : celui où je pourrais bander sur commande, celui où je ne pourrais jamais bander. »
Cette dernière m’amuse tout particulièrement parce qu’elle montre bien que l’auteur ne parle qu’en termes de sexualité pénétrocentrée. Ce qui est encore plus dommage, c’est de cracher sur le rapport Hite alors que celui-ci avait le mérite de donner la parole aux femmes pour qu’elles expliquent comment elles jouissent et de remonter des statistiques qui se sont depuis affinées : on est passé de 30 % de femmes arrivant à jouir de la seule pénétration à 20 %. En plus de déculpabiliser les femmes, ce rapport a permis à quelques hommes qui m’en ont parlé de mieux comprendre le corps du sexe opposé. Au contraire, lisez le rapport Hite. Surtout si vous êtes un homme.
Il est également intéressant de noter que le mot consentement n’est présent que trois fois dans le livre. Est-ce étonnant ? Problématique ? En tout cas, l’apprentissage du non n’est pas à l’ordre du jour, autant quand il s’agit de l’accepter que de le faire valoir. Car oui, les hommes ont le droit de dire non aussi.
Bien sûr, pas un mot sur les enseignements du BDSM (l’auteur n’étant pas fan, il ne s’y intéresse pas du tout, même sur le papier), alors que c’est une communauté où on parle quand même beaucoup de pratiques, de limites et du… consentement. Pas un mot sur l’élargissement du spectre du plaisir masculin non plus, alors que j’aurais adoré le voir mentionner le massage prostatique. D’ailleurs, le corps masculin est peu remis au centre du regard désirant de la femme. Il parle de la focale à un moment, mais il ne s’imagine pas vraiment en être l’objet.
Pour moi, l’auteur a fait fausse route avec son livre qui apparait comme maladroit, fouillis et daté. La déconstruction s’initie ailleurs que dans les actes dans la chambre à coucher (le sommaire du livre). Elle commence par un travail sur soi, qui peut être accompagnée par le ou la partenaire, et elle amène à une réflexion sur son rapport à l’autre, quel qu’il soit. Bien sûr, l’argument de Lacroix va être qu’il cherchait à étayer son propos avec des apports philosophiques. Très honnêtement, ils sont anecdotiques et je n’en retiendrai rien. Sylvain Bosselet s’était livré à l’exercice avec plus de succès dans son Je pense donc je jouis – Philosophie du cul il y a quelques années.
Ce livre s’adresse de toute évidence aux hommes hétéros, éventuellement aux couples en panne, et prend tellement de distance avec les femmes (l’auteur parle d’où il est après tout) qu’il en oublie l’essentiel. Il s’interroge à plusieurs reprises sur les mystères du féminin, alors qu’il suffit d’aller parler aux femmes. Plutôt que de supputer sur le pourquoi des larmes après l’orgasme, pourquoi ne pas poser la question, tout simplement ? Par pudeur ? Et si vous appreniez à avoir une vraie politique de communication sur les envies, les désirs, la sensualité, les limites, les vôtres, celles des autres, afin de définir le champ des possibles. Ce n’est pas non plus pour rien qu’il y a une forme de débrief après coup dans le BDSM.
la fin, avec lesquels je suis grosso modo d’accord, même s’il n’y est toujours pas question de communication hors de la chambre à coucher.
Je souligne également au passage quelques soucis du côté du travail éditorial puisqu’on en arrive à lire des énormités comme :
Du reste, j’ai cité Ernaux et Millet, qui ont le statut de « classiques contemporaines », mais si je commençais à convoquer les livres de la jeune génération, si j’allais du côté du trash, du young adult ou encore du roman lesbien, je pourrais facilement remplir des anthologies de ce genre de considérations féminines.
Que vient faire exactement le YA dans cette phrase ? Parce qu’on parle ici d’Harry Potter, d’Hunger Games, de Twilight en fait. Plusieurs autres passages n’ont pas été vérifiés à la correction non plus, si tant est qu’il y en ait eu une.
Le mot de la fin, je le laisse à Olympe de Gê. À la question : qu’est-ce qu’un bon coup ?, regardez plutôt les premières minutes de cette vidéo, vous gagnerez du temps.

