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Bien sûr, j’aurais pu faire comme Ardisson en mars 2004 et ne me focaliser que sur les scènes de sexe torrides que j’aurais mis en extraits plus bas comme lui les a fait lire à ses invités. Après tout, le sexe fait vendre. Sauf que ce serait trompeur et réducteur. Certes, il y a des passages très explicites et surtout très bien écrits pour le genre, mais rien d’excitant outre mesure. Les habitués des lieux savent que je suis très difficile en la matière.
Nedjma, par l’intermédiaire de sa jeune héroïne, porte un regard très critique sur son pays, le Maroc des années 60 à 80, ses us et coutumes, le rôle de la religion et du sacré, des familles, des hommes et des femmes. Connaître le niveau d’enferment et d’obscurantisme initial permet au lecteur de mesurer la volonté et la force qu’il faut pour sortir du carcan, si toutefois l’occasion se présente et n’est pas fatale. Un parcours encore compliqué de nos jours où la femme arabe est bien trop souvent considérée comme une mineure à la charge d’un homme : père, frère, oncle, mari. Tout comme Leila Slimani dans Sexe et mensonges : La vie sexuelle au Maroc, Nedjma met l’hypocrisie ambiante dans la lumière. Tout le monde pense au sexe et plus il est réprimé, plus il obsède. Il se pratique en secret, hors mariage, entre homme et femme, mais aussi entre personnes du même sexe ; il intrigue dès l’enfance et obnubile jusqu’à l’âge adulte ; il est omniprésent, mais tout est fait pour le cacher sous le tapis de l’ordre moral et de l’ignorance.
Ce qui m’aura marquée par-dessus tout, c’est le sentiment de colère et d’écœurement ressenti à la lecture de ce que les femmes sont capables de faire subir aux autres femmes, y compris leurs propres filles ou sœurs. Les doigts qui se pointent, les vérifications d’hymen, les interdictions, les malédictions, les croyantes, les rituels, etc. Tout est fait pour modeler les petites filles et futures épouses afin qu’elles restent dans le rang et ne sortent surtout pas d’une situation dont toutes sont victimes de génération en génération. Le cercle est vicieux et chaque culture a ses propres leviers pour tenter d’enfermer les femmes dans un mode de pensée jugé moralement plus acceptable qu’un autre.
– Vos positions assez libérales au sein du rabbinat français vous ont valu pas mal d’attaques. Vous recevez des insultes, parfois on vous appelle la rabbin des people, par exemple. Est-ce que vous avez le sentiment que les attaques que vous subissez sont assez sexistes ?
– Oui, toujours. J’ai la chance, entre multiples guillemets, de recevoir très souvent des courriers peu sympathiques, venant de gens très différents. Il m’arrive de recevoir des courriers antisémites, il m’arrive de recevoir des courriers misogynes, il m’arrive de recevoir des courriers de gens qui sont contre l’accès des femmes au rabbinat. Mais c’est vrai que très souvent, il y a un élément de sexisme, de misogynie, où on me dit que, bien sûr, ma place n’est pas là, que je devrais retourner à ma cuisine ou à mes enfants, c’est très caricatural. Ce qui est intéressant, c’est que, parfois, mais ça ne va sans doute pas vous surprendre, ce sont des paroles qui sont énoncées par des femmes. Par des femmes qui, elles, s’inscrivent dans un modèle très traditionnel et que, bien sûr, l’accès d’une femme à des fonctions de responsabilité ou des fonctions politiques, c’est-à-dire d’expression publique, ou à l’érudition, vient questionner de façon beaucoup trop violente pour elles, le territoire limité dans lequel elles ont choisi d’être, c’est-à-dire qu’il devient le pré gardé des gardiennes du temple qu’elles sont des traditions. Et c’est vrai dans toutes les traditions religieuses, on le voit bien, c’est bien souvent les femmes qui défendent l’excision dans certaines parties du monde où, tout à coup, ces femmes se font les gardiennes des pires traditions du patriarcat et de la misogynie religieuse.
Avec l’extrait suivant, la boucle est bouclée.
Je n’ai pu voir que son torse et ses bras couverts de poils blancs. Il m’a coincé un coussin sous les reins et m’a attirée brutalement contre lui. Sa lippe tremblait, humide. J’avais ma chemise de nuit sous les fesses et Hmed sur la poitrine. Il m’a écarté les jambes et son membre est venu cogner contre mon sexe. […] Le sexe qui tâtonnait entre mes jambes était aveugle et stupide. Il me faisait mal et je me contractais un peu plus à chacun de ses mouvements. L’assistance tambourinait sur la porte, réclamant ma chemise de vierge. Je tentai de me dégager, mais Hmed m’a clouée sous son poids et, le sexe en main, a tenté de l’enfoncer. Sans succès. Suant et soufflant, il m’a couchée sur la peau de mouton, a levé mes jambes au risque de me désarticuler et a repris ses assauts. J’avais les lèvres en sang et le bas-ventre en feu. Je me suis soudain demandé qui était cet homme. Ce qu’il faisait là, à ahaner sur moi, à froisser ma coiffure et à faner de son haleine putride les arabesques de mon henné ?Il m’a enfin lâchée, s’est levé d’un bond. Les reins entourés d’une serviette, il a ouvert la porte et a appelé ma mère. Celle-ci passa tout de suite une tête, Naïma lui emboîtant le pas.– Oh ! s’est écriée ma sœur.Je ne sais pas ce qu’elle a vu, mais le spectacle ne devait pas être beau. Ma belle-mère écumait de rage, ayant compris que la nuit de noces tournait au fiasco.Elle m’écarta d’autorité les jambes et s’écria :– Elle est intacte ! Bon, on n’a pas le choix ! Il faut la ligoter !– Je t’en supplie, ne fais pas ça ! Attends ! Je crois qu’elle est mtaqfa. Ma mère l’a « blindée » quand elle était gamine et elle a oublié de la défaire de ses défenses.Elles parlaient d’un rite vieux comme Imchouk, qui consiste à cadenasser l’hymen des petites filles par des formules magiques, les rendant inviolables même pour leur mari, à moins d’être déboutonnées par un rite contraire. Moi, je savais que Hmed révulsait mon corps. C’est pourquoi celui-ci lui interdisait tout accès.Ma belle-mère me ligota les bras aux barreaux du lit avec son foulard et Naïma se chargea de me plaquer solidement les jambes. Pétrifiée, j’ai réalisé que mon mari allait me déflorer sous les yeux de ma sœur. Il m’a rompue en deux d’un coup sec et je me suis évanouie pour la première et unique fois de ma vie.Mon pucelage circula de main en main. De la belle-mère aux tantes en passant par les voisines. Les vieilles y ont rincé leurs yeux, persuadées qu’il prévient la cécité. La chemise maculée de sang ne prouvait rien, sauf la bêtise des hommes et la cruauté des femmes soumises.

