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C’est un vieux brouillon que je fais remonter aujourd’hui. Les quelques idées que j’y avais jetées n’avaient jamais pris forme jusque-là. Deux petites choses m’ont pourtant incitée à faire de l’archéologie. La première, c’est un ensemble de discussions étalées sur plusieurs mois avec un ami libertin sur lesquelles je reviendrai amplement dans la deuxième partie de ce post. La seconde, c’est ce billet sur Gleeden, publié sur le blog Le Fil du rasoir. J’ai immédiatement fait suivre l’article à l’ami libertin susmentionné qui m’a tout de suite répondu : « J’aurais pu l’écrire celui-là. » Tu m’étonnes, John !

Petit retour en arrière. 

J’ai tiré une croix sur les sites de rencontre libertins en février 2018. Je n’y trouvais plus vraiment mon bonheur ; il était temps de partir. J’y ai eu une présence assidue pendant 4 ans et il se sera écoulé huit mois entre la dernière rencontre en demi-teinte et le moment de la suppression définitive de mon compte. Mon excuse pour rester, c’était que je voulais garder contact avec quelques personnes ; je continuais également à cultiver le mince espoir de tomber sur quelqu’un qui me ferait sortir de ma léthargie libidinale sur ce site. Plus officieusement et pour être tout à fait honnête, bien sûr que j’étais à l’affût de ma boîte de réception, de la liste des favoris en ligne et du petit dwuling annonçant un message sur le chat. Et encore plus officieusement, il planait sur moi une dernière injonction : si je n’étais plus inscrite, si je ne rencontrais plus, alors je n’étais plus libertine. J’avais résolu mon dilemme dans ce post ; aujourd’hui, je ne remets plus en question le fait que j’ai toujours été une libertine dans l’âme, avant même de savoir ce que c’était, et que je vais le rester encore longtemps, à moins de rentrer dans les ordres sur un coup de tête. Au final, ce furent huit longs mois à supporter les « CC ça va » et les accroches sans recherche. J’ai fini par comprendre et accepter que ce fonctionnement ne me convenait plus, surtout dans la mesure où j’avais déjà un petit cercle libertin mobilisable selon les envies de chacun et un amant top notch. La nature ayant horreur du vide, j’ai vite trouvé des activités de substitution et je n’ai jamais regretté mon départ. Les gens qui comptent ont mon adresse mail de toute façon. Si un jour, certaines envies refont surface dans mon bas ventre et dans ma tête, ce site ou d’autres seront toujours là. Reste à savoir ce que j’y redécouvrirai, mais la question ne se pose pas pour le moment.

Il y a trois ans, j’avais moi-même essayé de dresser un portrait des femmes présentes sur les sites de rencontre libertins, d’une part en me basant sur les retours de mes contacts masculins, d’autre part grâce à ma propre expérience de recherche de femme seule. Ce n’était pas toujours glorieux et j’avais déjà bien conscience que le comportement des uns n’était que trop souvent une réaction au comportement des autres. J’ai retrouvé un certain nombre de ces constats dans l’article sur Gleeden plus haut. Comme quoi, il y a des choses qui ne changent pas quel que soit le lieu virtuel de rencontre.

Durant tout ce temps passé en ligne à discuter avec les uns et les autres, j’ai croisé tout un tas de profils d’hommes très différents pour qui le libertinage était ou devenait un poids pour diverses raisons. Mon intention n’est pas de dresser une liste exhaustive, ce sont juste quelques exemples parmi ceux qui me reviennent à l’esprit quand j’y repense.

Il y avait donc ceux qui comprenaient assez vite qu’ils n’avaient pas leur place sur ces sites et qui ne restaient pas, soit parce que la concurrence était trop rude, soit parce que leur confiance en eux n’était pas bonne ou était mise à mal, soit parce que les premières désillusions arrivaient très vite. Toutes ces femmes, toutes ces fiches aguichantes, tous ces messages lus sans réponse. S’inscrire et payer pour accéder à du sexe facile, c’était tentant ; au pire, ils pourraient toujours se contenter d’un peu de chaleur humaine, d’un fantasme, de virtuel. Dans les faits, ils découvraient vite que ces sites étaient des miroirs aux alouettes avec un modèle économique bien pensé et que tout le monde ne trouve pas chaussure à son pied. Ils avaient une réaction radicale mais finalement salutaire : supprimer ou abandonner leur fiche.

L’impression reste, encore aujourd’hui, étrange, mais je sais que j’ai été la source de désillusion pour quelques-uns. Des gens avec qui j’ai sympathisé, avec qui les conversations étaient intéressantes, j’ai même parfois pris des cafés juste pour le plaisir de les voir en vrai. J’ai alors éprouvé toute la difficulté de discuter simplement sur un site libertin. Dans la mesure où je m’efforçais de ne pas être ambiguë dans mes intentions, mais que je ne pouvais pas non plus être tenue responsable des projections des autres, j’ai fini par m’habituer au silence radio du jour au lendemain et j’ai fait en sorte de ne jamais me laisser trop atteindre par la déception de mes interlocuteurs.

À l’opposé, il y avait les entêtés qui ont l’irritabilité des gens accros, sont impatients et qui en ont marre, mais qui persistent. Certains avaient éclusé des dizaines et des dizaines de sites et ne comprenaient pas comment, en déboursant parfois jusqu’à 90 € par mois, ça ne fonctionnait toujours pas pour eux, alors qu’ils ne faisaient que trimballer leur aigreur et leur frustration avec eux. Un en particulier m’a particulièrement marquée, je pense même l’avoir déjà évoqué ailleurs sur ce blog. Il y avait tant de colère, tant de sentiments négatifs macérés qu’il était évident qu’il ne trouverait jamais. Son état d’esprit n’était plus à la rencontre, mais à la revendication des injustices qu’il vivait au quotidien sur ces sites. Je ne lui ai même pas suggéré l’idée de passer à autre chose, il était décidé à démontrer au monde entier qu’il avait raison. J’ai fait en sorte de couper court rapidement.

J’aime bien dire que c’est quand on ne cherche pas qu’on trouve. Autrement dit : c’est quand on s’y attend le moins que ça nous tombe dessus. Conseil un peu facile, je vous l’accorde. Le hic, c’est que, sur un site de rencontre, il faut savoir faire preuve de patience, avoir du temps, compter parfois sur un gros coup de bol et consentir à un investissement financier parfois non négligeable, qui potentiellement n’aboutira à rien. C’est d’ailleurs ce que semble avoir bien intégré l’auteur du Fil du rasoir. Il va et vient au gré des envies sans trop attendre du lieu, mais tout en sachant ce qu’il peut y trouver aussi.

J’ai heureusement aussi croisé des personnes comme lui qui ont toujours su garder la distance nécessaire ou su faire des pauses quand ils sentaient qu’ils en avaient besoin, ou tout simplement quand ils n’avaient pas envie de rencontrer. J’étais souvent amusé d’en voir certains disparaître pendant trois mois, repointer le bout de leur nez et venir me donner des nouvelles comme si de rien n’était et disparaître  de nouveau dans la foulée. Que la légèreté est plaisante quand elle n’est pas feinte 🙂 Ce sont finalement des gens de cette catégorie avec lesquels je suis restée en contact hors site.

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Aujourd’hui. 

J’ai bien conscience que le début de ce post n’est pas très vendeur, il est même suffisamment négatif pour être décourageant. Pour contrebalancer, je sais, avec le recul, que, sans cette expérience, je n’en serais pas là où j’en suis aujourd’hui, c’est-à-dire épanouie. Mon retour est donc plus que positif et j’ai su partir à temps. (Bon, OK, avec un petit temps de retard quand même.) Je sais qu’homme comme femme, nous sommes un certain nombre à y trouver notre bonheur.

Il est difficile pour moi de savoir comment le microcosme des sites de rencontre libertins (ou pas) a évolué en quelques mois puisque je n’y suis plus. Les échos que j’en ai sont contradictoires : pour les uns, les choses ne changent pas, pour les autres, les comportements irrespectueux empirent. J’essaye de ne pas oublier que ces impressions dépendent beaucoup de l’état d’esprit de la personne à qui je parle, du temps qu’elle passe sur ces sites, de sa longévité dans le milieu et surtout de ce qu’elle recherche vraiment. J’ai néanmoins la sensation que plus on y reste dans l’optique de trouver quelque chose de très précis, plus on y consacre du temps sans prendre le temps de s’aérer l’esprit, plus on s’abîme.

Revenons maintenant à John, mon ami libertin mentionné plus haut, car il illustre bien mon propos.

John est en fait le premier libertin que j’ai rencontré il y a presque cinq ans. Nous avons navigué ensemble pendant presque six mois et nous n’avons jamais perdu contact même quand nous avons cessé de coucher ensemble. Nous avons continué à nous tenir mutuellement au courant de nos évolutions respectives dans le libertinage, et dans le polyamour pour ma part. Au fil des derniers mois, j’ai néanmoins senti qu’il y avait de plus en plus de petites ombres qui s’imposaient dans son libertinage. Ce qui, le concernant, était plutôt étonnant. Il accumulait les lapins, les vents, les ghostings, les déconvenues, etc., et, ce, quel que soit le site de rencontre fréquenté (il jongle avec au moins trois différents, libertins ou classiques). La tendance était donc générale. Là, il est bon de préciser que c’est quelqu’un qui, d’ordinaire, n’a pas trop de problèmes à engager la conversation et à attirer l’attention de potentielles partenaires. Il fait d’ailleurs partie de ces hommes seuls qui peuvent aller en club et ne pas repartir brocouille (comme on dit dans le Bouchonnois). Il se passait visiblement quelque chose que je n’arrivais pas vraiment à définir. Cela venait-il de lui, des autres, d’autre chose ou de tout en même temps ?

Puis arriva la goutte d’eau. Suite à la disparition du jour au lendemain de la fiche d’une de ses futures potentielles rencontres (que je soupçonne d’avoir flippé ou de s’être fait pincer), il a fini par lâcher un : « En tout cas, je suis écœuré une fois de plus. Je les accumule depuis le début de l’année ». Tout ce que j’ai trouvé à lui dire, c’est que je n’avais pas envie de le voir se transformer en libertin aigri comme j’en avais croisé trop souvent par le passé et qu’il devenait vraiment nécessaire, cette fois, de faire une pause à durée indéterminée pour prendre du recul et y voir plus clair avant d’être totalement dégoûté ou blasé. Il a reconnu qu’il sentait effectivement l’aigreur s’installer. Mais j’ai bien compris aussi qu’il ne bougerait pas, pas encore en tout cas. Il sait qu’il est accro à ces sites et qu’il est pris au piège. Je ne peux pas y faire grand-chose à part me répéter, même si ça me touche forcément plus dans son cas. Voilà néanmoins comment j’analyse la situation.

Pendant des années (sept ou huit), John a navigué d’un site à un autre et séduisait toujours quelques femmes ou couples au passage. Bref, il avait du succès. Mais, comme assez souvent dans le parcours libertin, il en est venu à espérer une relation suivie avec le ou la partenaire qui ferait un bout de chemin avec lui pour explorer des choses que le solo ou la rencontre sans lendemain ne permettent pas. Je ne parle même pas de relations amoureuses, mais juste d’atomes crochus très fort. Je peux en témoigner, trouver des partenaires particuliers change la donne et ça a un impact direct sur la façon dont on envisage les nouvelles rencontres ensuite, surtout si on s’attache à la tête plus qu’au corps. Pour moi, ça a signé l’arrêt de mort de mon profil coquin. J’ai enchaîné trop de belles rencontres qui m’ont rendue plus exigeante avec le temps et, surtout, mon énergie est devenue soudain encore plus précieuse. Cette énergie a toute son importance ici.

Pour John, je n’étais pas la première ni la dernière, mais ma rencontre avec lui fait partie de celles qui lui ont fait miroiter ce que peut être une relation suivie construite dans la durée. Sauf qu’à chaque fois, ça n’a pas marché (y compris avec moi) et qu’il lui a fallu recommencer encore et encore. Et surtout y croire à chaque fois parce qu’il faut bien s’investir un minimum pour que ça fonctionne. Forcément, il y a un moment où se crée une spirale descendante. L’envie forte de LA rencontre est très présente, à la limite de l’obsession, car le reste n’a plus beaucoup de saveur, mais l’énergie qu’on peut encore consacrer à sa recherche s’amenuise, car on garde toujours dans un coin de la tête que ce sera un nouvel échec, et la réalité vient rappeler que l’on n’est plus tout à fait dans le bon état d’esprit, mais on force quand même les choses. Y croire en boucle devient coûteux en énergie et source de déception. Si l’on rajoute à cela le consumérisme sexuel de plus en plus prégnant alentour et le fait que les gens sont incapables de se comporter sur le net comme ils se comporteraient dans la vraie vie, et voilà comment un site de rencontre où l’on venait prendre du bon temps peut finir par avoir un impact négatif sur les plus aguerris des libertins.

Il est fort probable qu’à la longue, il s’installe en plus une forme de lassitude. Une fois qu’on a compris comment tout ça fonctionne, qui est la population présente, et que l’on a contacté toutes les personnes avec qui ça aurait pu coller, que reste-t-il ? À part l’espoir de voir apparaître la perle rare parmi les nouvelles inscriptions ? C’est ce qui retient John pour le moment, il refuse de tirer un trait sur tout ça et d’affronter le vide que cela laissera dans sa vie pendant un temps. Pourtant, ce n’est pas faute de lui avoir conseillé de prendre un livre, faire du tricot, s’entraîner pour le marathon de Paris, voir des amis, faire du yoga, s’inscrire sur On va sortir, etc. Ce n’est pas ça qui le rendra moins libertin d’un coup. Au contraire, c’est cet arrêt qui lui permettre sans doute de retrouver la légèreté qui rend le libertinage si plaisant.

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