L’histoire – vraie ? – d’une femme devenue la propriété d’un couple de grands bourgeois, allant jusqu’à leur offrir la disposition de son corps, métamorphosable à merci. Fascinant et déconcertant.

Chloé est auteur de romans érotiques et passionnée par la culture BDSM. C’est la raison pour laquelle une jeune femme, Salomé, la contacte un jour sur Facebook. Elle souhaite, dit-elle, échanger sur ce qu’elle vit depuis sept ans.

Intriguée, Chloé découvre une histoire de soumission sans équivalent. Salomé raconte avoir d’abord travaillé dans un cabinet de gestion de fortune à Paris, où les tenues et les attitudes prescrites – toutes éminemment suggestives – ont de quoi surprendre. Deux années passent avant que le couple actionnaire de la société lui propose un poste à demeure.

Chez ces gens, Salomé aurait accepté un contrat l’obligeant à abandonner sa vie, ses amis, son prénom, jusqu’à son libre arbitre. Installée dans une chambre de leur luxueuse propriété, privée de ses affaires personnelles, elle prétend exécuter des tâches administratives et domestiques vêtue d’un uniforme à forte charge érotique. Elle subirait, en outre, de la chirurgie esthétique, des châtiments corporels, ainsi qu’une éducation sexuelle dispensée par une préceptrice. S’ajoutent à cela des « Stages d’été » d’un genre très particulier… Cependant, Salomé l’assure : la situation la comble. Elle ne souhaite en vivre aucune autre.

Histoire vraie ou divagations d’une affabulatrice ? Chloé mène l’enquête. Mais, progressivement, les confidences toujours plus crues et choquantes de Salomé lui font perdre pied…

La description de cette expérience de servitude volontaire poussée à l’extrême heurte notre sensibilité autant qu’elle fascine. La Vocation interroge la complexité de la psychologie humaine et l’étonnante diversité des fantasmes.

 

J’avais une bonne idée du sujet du livre avant de commencer ; la quatrième en dit déjà beaucoup. J’ai aussi entendu quelques interviews, vu passer quelques papiers. Je ne voulais pas en savoir plus pour pouvoir me faire mon propre avis. Après l’avoir dévoré, une chose est sûre : ce fut une lecture pour le moins stimulante. En tout cas, j’ai éprouvé le besoin d’écrire une sacrée tartine.

Déjà, que dire de Salomé, dont le prénom ne peut qu’évoquer une autre Salomé, célèbre dans le milieu BDSM francophone ? Elle est présentée comme l’archétype de l’oie blanche que tout prédateur sait repérer au premier coup d’œil. Elle, bien sûr, ne semble pas savoir au départ que son isolement social et sentimental fait d’elle une cible de choix. Par la suite, elle ne questionne guère plus ce point puisqu’elle se dit satisfaite de sa situation et ne souhaite pas en changer. Tout du long, on ne peut que se demander si cet état de servitude volontaire assumé est bien si volontaire que cela et non pas le résultat d’une emprise assez proche de celle d’une secte. Isolement, tâches répétitives, rigueur de chaque instant, sévices corporels, perte de l’appétence pour le monde extérieur et retour à une vie « normale » de toute façon entravé ; de quoi s’assurer de la docilité du sujet devenu objet. Ça n’a pas manqué de me faire repenser aux nombreux témoignages des anciens membres de la secte Aum Shinrikyo réunis à la fin d’Underground de Haruki Murakami. 

D’ailleurs, au fil des pages, les références se sont bousculées dans ma tête. Les anecdotes des stages ont invoqué Les Infortunes de la Belle au bois dormant d’Anne Rice et l’animalisation et la domestication de la fin Yapou, bétail humain de Shōzō Numa (je n’ai lu que le manga paru en français, même si j’ai les livres depuis des années). Bien sûr, difficile de ne pas évoquer Clara et la pénombre de José Carlos Somoza et son abnégation jusqu’au-boutiste. Pour le reste, nous avons quelques ouvrages en commun dans nos étagères avec l’autrice, y compris Les Photographies de John Willie, ce qui aide à suivre le fil de ses pensées. 

Autre point commun qui a probablement facilité ma lecture, qui est d’ailleurs mentionné par Chloé Saffy : fréquenter Fetlife fait que l’on croise régulièrement des profils border ou qui ont des pratiques qui sont des hard limits personnelles. Pour se préserver mentalement, on apprend très vite à mettre une distance de sécurité. C’est cette distance que j’ai toute de suite établie vis-à-vis du récit de Salomé, et c’est sans doute ce qui est qualifié, çà et là dans les avis, de neutralité quand il s’agit de parler des réactions de l’autrice. C’est en général quand ça vient taper dans quelque chose de plus intime et pas toujours conscient que l’on va avoir une réaction plus viscérale et émotionnelle. L’expérience fait que l’on aura aussi plutôt le réflexe premier de se demander pourquoi ça gratte, et pas celui de rejeter en bloc. Ce qui explique que la plupart des chapitres sont formés d’une partie exposition et d’une partie analyse plus personnelle.

Maintenant que tout ceci est dit, est-ce que j’y crois ? L’esprit rationnel lutte, et il a raison de le faire. Je vois plein de raisons de ne pas y croire en tout cas, et une de le faire : Pourquoi ce couple de riches bourgeois ferait-il ça ? Et la réponse est simple : parce qu’ils le peuvent. Parce qu’eux ne vivent pas dans le même monde que nous, mais que l’on vit malgré tout dans un monde où l’argent peut tout, y compris s’offrir des esclaves prêts à répondre à toutes les demandes. Aliéner un être humain n’est pas si inconcevable, les gourous aguerris y arrivent très bien. Là, on est face à des gens qui sont dans la toute-puissance et dans leur bon droit selon eux, à qui on ne dit jamais non et qui se considèrent comme intouchables. L’un dans l’autre, ça rend la chose très crédible. Je prévois d’ailleurs de lire Servir les riches d’Alizée Delpierre, qui viendra sans doute appuyer cette vision des choses.

Bien sûr, je n’ai pas pu m’empêcher de tiquer par endroits. En particulier au sujet de cet accès à Internet et à Facebook. Pourquoi ne pas le couper puisque rien n’est laissé au hasard dans son quotidien ? Elle n’a pas accès aux livres (dans les faits, elle pourrait, mais le prix à payer est dissuasif), par contre, on lui laisse Facebook à disposition. C’est d’autant plus étrange qu’en plus d’être contre-productif, c’est un risque évident de voir la situation exposée. Question qui est d’ailleurs soulevée par l’autrice, mais qui reste une vraie question de logique à laquelle aucune réponse satisfaisante n’est apportée. Surtout que ce livre existe maintenant. Pourquoi ne pas être allée sur Fetlife où les oreilles éduquées ne manquent pas ? De même, qui prend vraiment les photos qu’elle transmet ? Pourquoi lui aurait-on laissé un appareil photo ou un téléphone ? Parce que l’on juge l’objet inoffensif, j’imagine. Et quand je parle d’objet, je ne parle pas du téléphone. Il n’empêche que… 

L’enquête étant inachevée, il reste, selon moi, au moins deux pistes non explorées qui me sont venues à l’esprit. Celle qu’il puisse s’agir d’une personne trans MtF est évoquée, mais pas celle que l’interlocutrice pourrait être tout simplement un homme. Parce qu’à plusieurs moments, la retranscription des propos m’a fortement évoqué le comportement d’un homme. Notamment dans la manipulation. Avec la question du lesbianisme et les photos qui peuvent servir à sidérer, il teste d’ailleurs l’autrice. L’idée m’a aussi effleurée qu’il pourrait s’agir d’un maître faisant miroiter les pires sévices à sa soumise sans les lui faire vivre concrétement, tout en se jouant de l’autrice qu’il positionne alors dans une position de témoin d’actes imaginaires. Dans ces deux cas, il s’agirait d’une personnalité de pervers manipulateur, dont on préférera toujours se tenir à l’écart. Qui, alors, est sous l’emprise de qui ? Salomé de ses maîtres, Chloé Saffy de Salomé (avec un transfert psychanalytique évident), l’autrice d’un pervers manipulateur ou les lecteurices de l’autrice ? 

Car, au point où j’en suis, il y a cette dernière possibilité que je n’arrive pas tout à fait à écarter et qui voudrait que tout ne soit que travail d’écrivaine. Car Chloé Saffy est écrivaine avant tout. Et une part du travail de l’écrivain est de manipuler son lectorat pour l’amener exactement là où il le veut. Si on se retrouve dans le même état de trouble à la fin, ce n’est peut-être pas un hasard, c’est qu’on nous y a amené·es. Ce qui m’a le plus perturbée, et je ne sais pas si ça vient de ma connaissance du milieu BDSM et des jeux de pouvoir ou d’une connaissance des codes du storytelling, c’est qu’à un moment, j’ai commencé à prendre systématiquement de l’avance sur les suppositions et les questionnements de l’autrice. Ce qui veut dire, en général, que j’ai compris la logique en jeu. Je n’arrive néanmoins pas à déterminer si c’est celle de Chloé Saffy ou celle de la construction du récit en lui-même.

En tout cas, histoire vraie ou pas, les réflexions personnelles et les anecdotes culturelles de l’autrice enrichissent le récit et suffisent à en justifier la lecture. Pour autant qu’on s’intéresse un tant soit peu aux dynamiques de pouvoir dans ce monde et au milieu BDSM. 

La Vocation est une expérience de lecture assez étrange et fascinante. Pas seulement pour son sujet, mais aussi pour la mécanique mise en œuvre par Chloé Saffy, qui lui sert à embarquer les lecteurs et les lectrices dans son sillage. Ça se lit comme une enquête, on ne sait pas si Salomé ment ou pas, voire si elle existe réellement. Tout est fait pour qu’on se prenne au jeu. On vacille avec l’autrice, qui cherche à comprendre tout en ayant cette crainte permanente d’être victime d’une manipulation vicieuse. Il serait plus confortable pour tout le monde d’y croire une bonne fois pour toutes (ce qui me donnerait l’occasion de scander Mangez les riches Ne le faites pas, c’est un coup à se choper des prions), sauf que l’on reste suspendu·es en équilibre instable, un peu comme la toupie à la fin d’Inception.