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2006. Dans ce futur dangereusement proche, la représentation des corps ne fait plus recette au sein du marché de l’art, qui cote désormais des toiles humaines. Signées par de grands maîtres, elles sont louées, vendues, manipulées, livrées à tous les regards, à tous les fantasmes.
Clara est modèle. Elle rêve d’être peinte par le dieu de l’art hyperdramatique : Bruno Van Tysch. Mais, tandis que la jeune toile est apprêtée dans un pavillon des abords d’Amsterdam, la Fondation Van Tysch est en émoi. Une œuvre de grande valeur a été dérobée et détruite par un mystérieux meurtrier qui officie suivant des rites affreusement artistiques.
Clara et la pénombre est vendu comme un thriller se déroulant dans un monde plus parallèle que vraiment futuriste. Il y a des crimes, une enquête et le tout se déroule dans le milieu de l’art. Cette partie-là de l’intrigue se tient plutôt bien, même si j’ai lu plus palpitant, la faute à quelques longueurs. Tout l’intérêt de ce livre repose bien plus sur l’univers créé par l’auteur que sur l’enquête. La quatrième de couverture ne livre qu’une vague idée de ce qu’est l’art hyperdramatique, c’est pourtant ce qui rend l’histoire si fascinante. Et résolument perverse.
En premier lieu, il serait tentant de penser qu’il s’agit simplement de forniphilie, fétiche qui consiste à retirer un plaisir sexuel de l’objectification au sens propre, c’est-à-dire en se servant d’humains comme table, chaise, lampe, etc. Et il y a effectivement quelque chose qui s’y apparente dans le livre, mais sans que l’objet en retire autre chose que de l’argent et l’éventuelle satisfaction d’avoir été façonné par un créateur plus ou moins connu. Mais être objet est finalement le métier qu’il reste quand l’on n’est pas capable de devenir une toile de maître. L’usage du mot maître n’est à mon avis pas anodin. À l’image d’acteurs prêts à perdre ou prendre 30 kg, ou à se casser une dent pour un rôle, les toiles humaines sont prêtes à tous les sacrifices pour être magnifiées par les grands noms de la profession et atteindre ainsi l’immortalité à travers l’art. On parle souvent d’abnégation dans la soumission, mais le niveau atteint par les grandes toiles ici a de quoi laisser rêveurs bon nombre de soumis·e·s ou d’esclaves en quête de dépersonnalisation.
La Clara du titre sert de fil conducteur et permet au lecteur d’avoir un accès sans filtre à toutes ses pensées et à son cheminement. Pour atteindre son rêve d’éternité, elle est prête à renoncer à tout : sa vie, son petit ami, son pays, son identité, son apparence et ses pensées. Elle veut devenir une toile et être considérée comme telle et non plus comme une personne. L’argent est presque une question annexe, même si le revenu qu’elle perçoit est proportionnel à son prix de vente sur le marché de l’art. Et c’est cette valeur qui compte à ses yeux. Plus elle sera chère, plus elle sera considérée comme une grande toile.
Pour les exigences de l’art, elle ingère donc nombre de médicaments pour ralentir ses fonctions biologiques et pour lutter contre la douleur afin de tenir la pose pendant des heures. Elle se contraint à des exercices pour pouvoir prendre n’importe quelle position, même les plus humainement impossibles. Elle est intégralement épilée et les traits de son visage sont effacés. Elle subit des préparations de peau pour lui donner une base de travail. Elle se transforme petit à petit en toile vierge malléable avant d’être mise sous tension entre peur et excitation, apprêtée, peinte, métamorphosée en une œuvre d’art. Autrement dit, elle est déconstruite progressivement pour être reconstruite selon les directives d’un maître qui veut faire ressortir le beau enfoui au plus profond d’elle et la rendre sublime aux yeux du monde entier. Et parce que Van Tysch est le plus grand maître de l’art hyperdramatique, Clara est prête à lui offrir ses tripes sans une once de résistance.
Dans ce monde, comme on peut s’y attendre, il y a aussi des dérives : les toiles prépubères exposées nues, l’art shock où les interactions avec les toiles se font dans la violence et la sexualisation, l’art taché où l’art devient snuff. L’auteur ne laisse rien au hasard et le beau se met à côtoyer le sordide et le cynisme le plus absolu.
Clara et la pénombre est une expérience de lecture unique portée par une écriture prenante. À part chez Edogawa Ranpo, j’ai rarement croisé des œuvres comme celle-ci qui savent mêler l’obscurité et la lumière pour composer un objet aussi déroutant, fascinant et pervers. Une très belle découverte donc, dont certaines scènes resteront gravées longtemps dans ma mémoire.

