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Pourtant, quand j’ai relu les nombreux SMS, chats, emails et même les factures d’achat pour remonter dans le temps et écrire ce post, je me suis rendu compte que ma première confrontation réelle avec les cordes était en fait plus lointaine que je l’imaginais et datait d’avant le libertinage.
Ainsi, au début des années 2010, j’ai eu l’occasion de participer à deux soirées gothiques à Paris où des démonstrations de bondage se sont tenues. À l’époque, la question d’avoir réellement une sexualité alternative ne se posait vraiment pas, je vivais encore de théories et j’avais donc regardé ça de loin avec, néanmoins, une pointe d’envie et de fascination. En dehors d’une performance en particulier, tout le reste n’était pas du shibari au sens propre, mais juste de la décoration de corps avec des cordes en coton de couleur. Ce qui ne m’avait pas empêchée de trouver ça vraiment esthétique. Je pense que la graine a été plantée à ce moment-là.
Quelques années plus tard arriva le libertinage où, comme je le disais plus haut, j’ai très gentiment pratiqué le bondage dans le seul but d’être à la merci sexuelle de mes partenaires de l’époque. Puis j’ai commencé à vraiment m’intéresser au milieu BDSM pour me documenter et enrichir mes premières expériences. Avec mon inscription sur un site dédié, j’ai soudain été en contact avec beaucoup de photos, dont, bien évidemment, des photos de shibari.
Au début, l’attrait était discret, presque anecdotique. J’y voyais bien un moyen d’assouvir mes besoins de contrainte pure, mais tout ce qui était shibari plus traditionnel me paraissait définitivement hors d’atteinte et assez déconnecté de mes attentes de l’époque. Il aurait fallu trouver les bons contacts, des personnes en phase avec mon état d’esprit, capable de s’adapter à mes contraintes physiologiques et physiques et, en plus, j’avais vraiment l’impression que c’était une pratique trop risquée et surtout trop codifiée. L’expérience d’une amie avec un grand nom français me confirma que je n’avais vraiment pas envie de tenter les cordes avec n’importe qui, surtout pas un maître qui ne cherche même pas à établir de lien avec son modèle du jour. Me faire encorder froidement juste pour ne pas mourir idiote était sans grand intérêt. Je n’aurais pas su à l’époque quoi aller chercher.
Puis il y a eu cette rencontre libertine qui s’est développée dans le temps et où les conversations autour du BDSM sont arrivées étonnamment vite. Je lui ouvrais l’esprit sur tout un univers et il apprenait à dompter des plaisirs nouveaux. Nos sensibilités étaient très proches et les envies convergeaient facilement, ce qui ne pouvait qu’enrichir et approfondir notre relation. Nous avons nourri ainsi nos imaginaires de nombreuses photos de contraintes et de cordes avant de finalement sauter le pas il y a 3 ans et demi.
De fil en aiguille, l’intérêt a grandi et, à partir du moment où nous avons voulu reproduire les figures classiques du shibari, il est devenu évident qu’il fallait s’équiper de cordes en jute et se débarrasser de l’élasticité du coton qui ne permettait pas de fixer fermement les positions. 8 mètres par 6 millimètres fois 3. Ce fut le premier lot. Il y en a eu d’autres depuis et il y en aura d’autres bientôt, car c’est une pratique gourmande en cordes.
Je me rappelle encore de l’excitation et de la curiosité quand nous les avons testées. De l’odeur aussi. Ce jour-là, nous avons basculé dans un monde nouveau. La contrainte est devenue forte, les nœuds sont devenus beaux et j’ai eu des impressions de cordes dans la peau que j’ai continué à porter des heures après les séances. Il y avait désormais les moments de BDSM où mon corps immobilisé subissait mauvais traitements, douleur, jouissance, pénétration, mais il y avait aussi les moments de recherche purement esthétique, sans sexualisation malgré la nudité. Le but était alors de faire des photos. Nous avons vite compris qu’il était difficile de tout faire en même temps et qu’il y aurait quelques très beaux moments qui ne laisseraient pas de traces ailleurs que dans nos mémoires.
Chose assez étonnante, peut-être même une hérésie pour les puristes, nous ne nous intéressions pas du tout aux grands noms ni à la communauté, pas plus qu’au vocabulaire spécifique ; nous nous laissions porter par notre imagination, les tutos en ligne et nos envies sans nous soucier du reste. Mon encordeur avait la mer dans le sang depuis toujours et, de ce fait, une très bonne connaissance des nœuds marins, ce qui lui donnait une aisance naturelle avec les cordes, même si je ne suis ni un foc ni une bitte d’amarrage. Nous savions bien sûr qu’il y avait des ateliers çà et là, feu la Place des cordes faisait suffisamment de publicité pour qu’on en connaisse l’existence, mais tout ça était loin de nous, ne serait-ce que géographiquement. Nous ne nous estimions sans doute pas encore assez impliqués et trop néophytes dans la pratique pour nous frotter au monde extérieur. Et puis, j’avais toujours mes contraintes de santé, c’était un gros facteur limitant selon moi. Nous avons donc continué à pratiquer à notre rythme dans notre coin. Ce qui comptait pour nous, c’était notre relation et elle était entretenue notamment par la pratique des cordes. Nous avions par ailleurs développé une bonne communication au fil des mois. Je n’hésitais pas à dire si j’avais mal et il n’hésitait pas à tout arrêter pour me soulager. Le travail au sol nous suffisait amplement et les omniprésentes recommandations de sécurité nous faisaient penser que les suspensions ne seraient de toute façon pas possibles.
En parallèle, je suivais indistinctement de plus en plus de shibaristes et de modèles sur le net. Je me gavais de photos et je partageais avec mon partenaire tout ce qui me plaisait pour voir si nous pouvions nous en inspirer. Il faisait de même de son côté. Un jour, j’ai eu une émotion très forte en découvrant cette vidéo, je me suis empressée de la partager, bien sûr.
C’est peu dire qu’elle a changé beaucoup de choses. Elle nous a atteint tous les deux en plein cœur. Tout est intense dans cette performance et tout nous parle, qu’il s’agisse du voyage intérieur de Gorgone que la façon dont Naka la sonde, la regarde et est à l’écoute de tout ce qui émane d’elle. D’un seul coup, ce n’était plus le corps qui importait, mais l’énergie dans la pièce. C’est en découvrant le travail d’Akira Naka que notre implication est devenue plus forte. Notre recherche n’était plus tout à fait la même parce qu’enfin, nous avions touché du doigt la philosophie des cordes. Je ne sais pas comment le formuler autrement qu’en disant que la beauté de cet art nous a saisis et émerveillés et que nous avons commencé à savoir lire les cordes.
C’est aussi avec cette vidéo que mon encordeur a compris que les suspensions n’étaient peut-être pas si compliquées à réaliser que ça. Tout du moins des suspensions simples qui ne partiraient pas dans des acrobaties aériennes complexes ; ma santé resterait le facteur limitant. Je me souviendrai toujours de la première suspension. Lui était sûr de ses nœuds (normal, il y en avait trois fois trop), moi, j’avais besoin de sentir le poids de mon corps se répartir sur les points d’appui pour évaluer la douleur, la résistance, le confort aussi. Accrochée par le torse et avec une jambe suspendue en l’air, nous avons convenu qu’il soulèverait lui-même la deuxième pour pouvoir la reposer très vite au besoin. Et les choses se sont faites ainsi, les cordes se sont mises à craquer et j’ai adoré les sensations.
Les essais de suspension se sont faits un peu plus fréquents, avec plus ou moins de succès, mais jamais dans l’inconscience ou la précipitation. Les ciseaux de sécurité ne sont jamais loin. Mon encordeur apprenait à composer avec mon corps parfois pathologiquement très douloureux et j’apprenais à faire la part des choses entre les bonnes douleurs et les mauvaises pour le guider. Les émotions et mon état intérieur étaient de plus en plus privilégiés par rapport à la simple jouissance physique. J’ai commencé à découvrir la plénitude dans les cordes.
Le niveau de mon encordeur augmentait assez rapidement; car il pigeait vite, notre vision des cordes s’affinait, notamment grâce au visionnage du documentaire Planète Kinbaku, mais il nous manquait encore quelque chose. Puis, des ateliers se sont organisés dans notre région pour notre plus grande joie. Ça tombait à pic. C’était l’occasion de rencontrer des gens, de parfaire la technique, de corriger les erreurs, de progresser à plusieurs. Nous comptions beaucoup dessus et, effectivement, les premières fois ont été formatrices. Le vocabulaire a commencé à rentrer parce qu’il devenait nécessaire de le maîtriser pour communiquer, nous avons pu faire des figures que nous n’aurions pas eu l’idée de faire autrement, j’ai pu être encordée par d’autres personnes, j’ai aussi pu me lancer et encorder. Mais il y avait des hics et, au final, le cadre ne correspondait pas tant que ça à notre état d’esprit, malgré les dires du début des organisateurs. Là où nous cherchions quelque chose de très carré, très clair, avec des cours thématiques, nous avons eu affaire à une sexualisation progressive des ateliers, alors que nous n’étions pas là du tout pour ça et que nous l’avions clairement exprimé dès le départ. Je ne parle pas de gestes déplacés ou plus, mais bien d’état d’esprit. Le cadre libertin n’aidait certainement pas et, à plusieurs reprises, nous avons senti que la ligne était trop floue entre certains participants, ça flirtait beaucoup, ça s’aguichait, ça se dénudait. Peu importe ce que nous faisions du shibari dans notre intimité, nous étions là pour apprendre, et uniquement ça. Personnellement, je ne me sentais plus à l’aise. Du point de vue des organisateurs, c’était un moyen d’attirer plus de monde, mais nous avons estimé que ça ne garantissait plus un bon cadre d’apprentissage pour nous et avons cessé d’y aller. Il nous faudra donc nous organiser pour nous rendre dans la capitale à l’avenir.
Entretemps, nous avions lu L’Art du shibari de Steph Doe et Dirty VonP, qui a confirmé que l’atelier que nous avions testé ne correspondait pas du tout à notre façon de voir les choses, mais qu’il y avait d’autres personnes dans notre état d’esprit qui savaient tirer des lignes de séparation très strictes entre apprentissage et mise en pratique. Et nous retombions au passage indirectement sur Akira Naka, puisque Dirty VonP a suivi sa voie avant de développer la sienne. Nous ne savions pas encore à quel point tout ça allait s’emboîter pour faire sens quelques mois plus tard.
Récemment, et sans doute en réaction, nous avons fait le choix de couvrir mon sexe avec un fundoshi pour les photos. La motivation principale est que la vision du sexe semble trop focaliser l’attention au détriment du reste, notamment de l’émotion provoquée par l’ensemble du corps dans les cordes. Or, c’est ce que nous souhaitons pouvoir mettre en avant dorénavant, même si les photos plus explicites existeront toujours, car nos pratiques resteront diverses malgré tout.
Enfin, voici le dernier nœud en date sur mon fil de mémoire. En mai 2019, l’Atelier Simonet a organisé un nawa kai avec Akira Naka. Dès l’annonce, nous étions sur le coup. Les places se sont vendues en une heure et nous en avons eu. Nous n’avions pas la moindre idée du nombre de personnes qui seraient présentes, si nous serions les seuls « petits poissons », comment ça allait se dérouler. Aujourd’hui, je ne peux pas repenser à cette soirée sans être emportée par un flot d’émotions. C’était une grande chance d’y être. Un rêve incroyable aussi. Il y a quelque chose chez cet homme, dans sa manière de pratiquer, dans sa manière d’être, qui nous a touchés. Il a pris le temps de parler et d’interagir, il s’est désacralisé au passage et a remis beaucoup de choses en perspective. Ses explications étaient limpides, logiques. Pourquoi il ne fait pas de raccord entre deux cordes, pourquoi tout n’a pas à être parfait et symétrique, pourquoi ça n’a même pas besoin d’être beau, pourquoi à prendre trop de précautions, on en oublie le but de la pratique… Il nous a appris en quelques phrases à voir autrement. C’était une soirée riche en enseignements qui nous a rassurés et nous a confortés dans nos choix. Vous pouvez en découvrir quelques photos ici.
Cette semaine, j’ai encore pu constater à quel point nous avions évolué depuis nos débuts ensemble. Nous avons pris confiance en nous et en notre travail. Nous travaillons pour adapter la pratique à mes contraintes et ça demande beaucoup de temps et de nombreux essais. Nous transpirons aussi beaucoup ensemble pendant nos séances, ce qui est nouveau. Quand je regarde les photos de cette séance, je me souviens de la bonne douleur ressentie et de l’état de bien-être qui a suivi. De la fatigue aussi. Quel beau parcours quand même !

