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Et mon esprit a commencé à s’affoler. Quelle était la nature de leur relation ? Quels étaient leurs rapports sexuels ? Était-il avec elle comme il était avec moi ? La moulait-il sur son dard comme moi ? Lui bourrait-il le cul aussi ? Que lui avait-il donc fait pour qu’elle lui soit si attachée ? Et qu’est-ce qui l’intéressait en elle ? Était-elle pour lui ce qu’un Braque était pour moi, un contrepoids ? Maintenant que j’avais son petit harem sous le nez, je ne pouvais plus feindre de ne rien voir. La jalousie m’étreignait le cœur, je ne pouvais pas l’empêcher. Mais j’étais déterminée à tenter l’impossible.

Ma reddition de Toni Bentley, p. 206 



Le premier prérequis à ce post serait sans doute de prendre le temps d’écouter l’émission La Tête au carré du 18 mai 2016. C’est ici. Le second serait de relire mon article sur l’une des approches hiérarchiques des relations dans le cadre du polyamour où je parlais rapidement d’envie, de jalousie et de compersion. Je vais plutôt partir du principe que les curieux qui ont un peu de temps cliqueront sur les liens. 



L’envie, c’est l’envie d’avoir quelque chose qu’on n’a pas.
La jalousie, c’est la peur de perdre.
Bernard Geberowicz dans La Tête au carré, France Inter, 18 mai 2016
Dit comme ça, ça paraît tellement, tellement, simple. Alors que dans les faits, faire la part des choses entre la jalousie et l’envie est bien loin de l’être, tout particulièrement dans un contexte polyamoureux où la non-exclusivité est bien présente et que le souci de transparence peut être à double tranchant. Je ne me considère pas comme particulièrement jalouse d’ordinaire, ni dans la vie quotidienne ni dans le libertinage et polyamour parce que je sais où est ma place et je valorise la liberté, la confiance et le respect. Je suis même du genre à pousser mes amants et partenaires à avoir d’autres complices ; ce frétillement, cette excitation peuvent aller jusqu’à avoir un effet sur moi par ricochet. Il peut s’agir de joie, de plaisir ou d’excitation aussi. Par contre, je suis déjà plus susceptible d’être envieuse, même si j’ai appris à relativiser aussi.

Ce qui suit va être un mélange de théorie (avec essentiellement La Salope éthique comme référence) et de pratique (ma vie, mon œuvre), le tout dans le cadre de relations ouvertes. Même si je n’ai personnellement pas fait les choses dans l’ordre, l’un dans l’autre, il doit y avoir matière à réflexion. Libre à vous d’extrapoler ensuite à d’autres domaines, bien sûr.

Qu’est-ce que la jalousie ?
On ne se le demandera jamais assez. Mais surtout qu’est-ce que la jalousie signifie pour vous ? La jalousie existe-t-elle vraiment ? Et si oui, est-elle réellement ce que nous pensons ? Quand nous décidons de faire face à une émotion telle que la jalousie au lieu de vouloir l’éviter, nous sommes en mesure de voir avec plus de lucidité ce qu’elle veut vraiment dire pour nous. En réalité la jalousie n’est pas une émotion. Elle peut se manifester sous forme de chagrin ou de rage, de haine ou de dégoût de soi… la jalousie est un terme générique recouvrant un large éventail d’émotions. Elle peut être l’expression du manque de confiance en soi, d’un mal-être, de la peur d’être rejeté, abandonné, exclu, pas assez bien, inadéquat… Votre jalousie peut reposer sur le désir de possession, sur la concurrence ou sur toute autre émotion qui aimerait se faire entendre parmi le brouhaha qui règne dans votre cerveau jaloux. Elle peut aussi s’exprimer en une rage intense et aveugle… et l’aveuglement n’est certainement pas propice à une quelconque lucidité.
La Salope éthique de Dossie Easton et Janet Hardy, p. 147.
La jalousie masque souvent votre conflit intérieur le plus complexe du moment, conflit qui demande à être résolu sans même que vous en ayez conscience. Étant donné qu’il est profondément enfoui en nous, il n’est pas facile de s’en rendre compte lorsque la jalousie pointe le bout de son nez. Bien souvent nous préférons nous retourner et nous contorsionner dans tous les sens pour ne pas ressentir tout ça. Or c’est exactement là que nos émotions sont le plus susceptibles de faire mal : quand nous essayons à tout prix de les rejeter. Un moyen de ne pas ressentir une émotion est de la projeter sur son partenaire. La projection est un mécanisme de défense psychologique consistant à essayer d’extraire un sentiment douloureux hors de soi en faisant jouer à quelqu’un d’autre le rôle principal dans notre propre film intérieur. Comme si cette personne n’était plus un être humain mais devenait un écran pour nos peurs et nos fantasmes. Voilà peut-être la définition de la jalousie : c’est la projection de nos sentiments les plus difficiles sur notre partenaire.
 La Salope éthique de Dossie Easton et Janet Hardy, p. 148.

Dans mon cheminement, j’ai été forcée d’apprendre à faire le distinguo entre envie et jalousie pour pouvoir trouver des parades. D’un côté, l’envie me semble être quelque chose d’assez facilement gérable. Deux solutions : soit je m’arrange pour réaliser cette envie si c’est dans le domaine du possible, soit ce n’est pas le cas, j’en fais alors mon deuil et m’efforce de passer à autre chose. Je ne vais pas mentir, bien sûr que je suis envieuse de ces week-ends passés au bord de la mer avec une autre à se faire un peeling des fesses sur le sable alors que mes arrangements avec mon partenaire de vie me « contraignent » à rester à la maison, mais qu’y faire ? À part soupirer et me faire une raison ? Il est de plus très rare que mes envies d’ordre romantique ou sexuel puissent se transposer sur une autre personne comme si elles étaient interchangeables. Autant en profiter pour enrichir la relation d’une autre manière et en faire quelque chose d’unique. Ça ne peut que renforcer notre bulle.

De l’autre côté, la jalousie demande de travailler sur sa confiance en soi et en l’autre (et vice-versa). Je continue avec mon image de la bulle. J’ai appris à compartimenter une relation avec quelqu’un pour ne pas me sentir « agressée » par la relation d’un amant avec une autre personne (et vice-versa). Il aura fallu la persévérance féroce d’un amant à un moment donné de notre histoire pour me faire comprendre que l’arrivée d’une autre personne très importante dans sa vie ne signifiait pas que j’allais devoir m’éclipser. Ce que j’aurais cependant fait s’il me l’avait demandé, mais il m’a retenue. Il aura fallu des heurts et des heures de discussion pour me faire rentrer dans le crâne que notre bulle ne lui apportait pas les mêmes choses que cette autre bulle et qu’il fallait vraiment que je me concentre là-dessus plutôt que d’imaginer tout de suite le pire et l’abandon. Pas de colère, pas de hurlements dans ma jalousie, donc. Juste du désespoir, de la tristesse et une propension à l’inaction qui me pousse à partir.

Ce que ce moment délicat m’a appris par-dessus tout, c’est à ne plus essayer de comparer des relations entre elles. Comme dit plus haut, ce qui est offert à l’un n’est pas quelque chose qui est pris à l’autre, ou alors il faut effectivement en discuter rapidement. C’est à ce moment que j’ai vraiment compris l’importance des bulles et de me cantonner dans la mesure du possible à ce qui se passe dans ma bulle en faisant abstraction des autres. La relation se construit à deux avec le respect et la confiance comme ciment. Je pars toujours du principe que mon partenaire ne m’appartient pas et que je ne lui appartiens pas. La non-exclusivité, c’est toujours le risque de voir l’autre partir un jour pour un/une autre. À partir de là, effectivement, tout le monde peut partir à tout moment. Donc s’il reste, si je reste, c’est qu’il y a un lien qui nous unit. C’est ce lien qui doit être entretenu et respecté.

Lutter contre la jalousie pour moi, ça a vraiment été de passer un temps fou à me rassurer, et à reprendre confiance, encore une fois, en moi et en l’autre. Et faire la différence entre ma propre perception teintée de doute et la réalité. De l’importance donc de discuter avec son partenaire de ce qui coince chaque fois que ça coince plutôt que de laisser l’esprit élaborer des scénarios surréalistes comme il sait si bien le faire. Mais, bordel, admettre qu’on est jaloux, ça fait mal au cul parfois et ça ne donne pas un sentiment de grandeur d’âme. Difficile cependant de la cacher sous le tapis sans mettre en péril une relation à laquelle on tient.

Malheureusement, ne pas être jaloux·se ou arriver à rationaliser sa jalousie ne suffit pas à protéger une relation de la jalousie qu’une tierce personne peut développer à votre encontre. Et même avec un tampon entre les deux bulles, ça reste compliqué. Surtout pour celui qui se trouve au milieu. Une bulle n’est jamais totalement hermétique, on ne peut pas toujours la protéger de nos histoires parallèles. La jalousie reste une vilaine petite chose très toxique, surtout quand elle n’est pas traitée comme il faudrait. 


Changement de point de vue : dans le cadre du libertinage, j’ai tendance à fuir les couples qui annoncent haut et fort : jamais l’un sans l’autre, couple uni et très amoureux, etc. Pour moi, ça dénote surtout d’un besoin de se protéger et de se rassurer soi-même face à la potentielle perturbation qu’un tiers pourrait provoquer entre les deux éléments du couple. Qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme. Je ne dis pas qu’il est facile et prévisible de savoir comment on réagira en voyant son aimé·e prendre du plaisir avec quelqu’un d’autre, mais justement, en cas de doute, même minime, autant s’abstenir, non ? Pourquoi jouer avec le feu s’il y a le moindre problème de confiance au sein du couple ? Si on sait s’écouter, que l’on est en confiance avec l’autre et avec soi, on sait quand on est prêt·e ; nul besoin alors de le crier au monde entier.


Un peu de self help pour conclure, juste parce que je n’ai pas su intégrer ces extraits dans mon blabla et que ça me reste sur les bras.

La jalousie est parfois mêlée à des sentiments de chagrin et de perte, ce qui peut être plus difficile à interpréter. La société nous apprend que si notre partenaire a une relation sexuelle avec quelqu’un d’autre, nous avons perdu quelque chose. Au risque de poser une question stupide : qu’avez-vous perdu exactement ? Quand notre partenaire rentre d’un rendez-vous torride, il est bien souvent excité et plein de nouvelles idées en tête qu’il aura envie d’essayer à la maison. Donc honnêtement, nous ne voyons pas bien ce que vous avez perdu. […]
Comment apprendre à se sentir fondamentalement en sécurité sans posséder l’exclusivité sexuelle ni posséder son partenaire du tout ? Autrement dit, comment développer son propre pouvoir personnel et apprendre à se comprendre et à s’aimer soi-même sans ce besoin désespéré de reconnaissance et de validation de la part d’autrui ? Lorsque vous y parvenez, vous devenez libre de donner et de recevoir cette validation, non par besoin ou par obligation, mais par amour et affection. Nous vous conseillons d’apprendre coûte que coûte à vous donner vous-même la reconnaissance dont vous avez besoin. Croyez-nous, vous le valez bien ! […]
Une fois que vous refusez consciemment de suivre votre jalousie, vous réduisez le pouvoir qu’elle pourrait avoir sur vous. Une façon d’y arriver est de vous autoriser à la ressentir. Oui, ressentez-la, tout simplement. Ça fera mal, vous aurez peur et vous serez perdu, mais si vous tendez l’oreille et écoutez avec bienveillance l’enfant qui est en vous, la première chose que vous apprendrez, c’est que la jalousie, on n’en meurt pas. Vous êtes assez fort pour la traverser sain et sauf.

La Salope éthique de Dossie Easton et Janet Hardy, extraits du chapitre XIII.