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« Je n’en avais pas envie, mais… » Combien de nos récits sexuels ont commencé par cette phrase ? Combien sommes-nous à avoir ressenti ce malaise, face à une relation reconnue comme consentie, mais pas vraiment désirée ? Les témoignages sont nombreux. Coïncidence ? Ou bien ces expériences ambiguës, ces « zones grises », relèvent-elles de normes et de processus sociaux ? Entre le « non » et le « oui », entre le viol et la relation désirée et acceptée, la réalité semble plus complexe qu’il n’y paraît. Car des inégalités de genre demeurent dans nos sociétés, qui viennent brouiller les frontières. Dans un tel contexte, que vaut le consentement ? Faut-il ne retenir que sa définition juridique, qui stipule qu’en dehors d’une contrainte explicite, il doit être considéré comme « libre et éclairé » ? Nos corps seraient-ils consentants par défaut ? Mais sommes-nous vraiment toutes et tous égaux face à la capacité à consentir ? C’est pour répondre à ces questions brûlantes qu’Alexia Boucherie a enquêté auprès de jeunes adultes. Pour interroger, en pratique, les conditions qui permettent ou non de formuler un consentement « libre et éclairé ». À l’heure de sa publicisation massive, entre injonctions culturelles et résistances féministes, il est temps d’en explorer le spectre et de faire émerger de nouveaux outils, pour tracer les contours d’un consentement plus égalitaire.
Titulaire d’un master en sociologie et militante queer, Alexia Boucherie s’intéresse à la question du genre, aux violences sexistes et aux féminismes. Troubles dans le consentement est son premier ouvrage.
Précision de 2025 : Cet avis date de 2019. La définition pénale du viol a changé entretemps et intègre maintenant la notion de non-consentement. Le consentement doit être libre, éclairé, spécifique et révocable.
Nous arrivons tous·tes avec un rapport au consentement différent, qui s’est construit dans le temps au fil de nos expériences personnelles et des rencontres que nous avons faites. Nous avons aussi parfois des difficultés à nous confronter à notre propre histoire. Il est toujours plus facile de voir la paille dans l’œil du voisin que la poutrelle dans le sien, c’est bien connu. Ne pas vouloir prendre conscience de toutes les zones grises qui ont émaillé nos vies, c’est aussi bien un moyen de nous voiler la face que de nous protéger nous-mêmes, mais nous avons aussi la possibilité, à tout moment, de les réévaluer avec toute l’objectivité possible pour décider quoi en faire.
C’est ainsi qu’avec cette nouvelle grille de lecture, je suis parfois retombée sur des événements, des zones grises, que j’avais glissés sous le tapis par naïveté, ignorance et déni. Ceux-ci n’ont pas eu de conséquences profondes et je n’ai pas vraiment de raison d’y revenir ; je sais qu’ils ont existé et je sais pourquoi. Par contre, depuis que j’ai pris ma sexualité bien en main, des choses ont changé. J’ai connu d’autres zones grises plus récemment qu’il m’a fallu interroger frontalement pour en tirer des leçons et éviter qu’elles se reproduisent, surtout que certaines se sont produites avec des partenaires importants pour moi avec qui l’histoire allait continuer. Il s’agissait de situations complexes, difficiles à lire sur le moment et parfois même avec beaucoup de recul, et qui ont eu des conséquences temporaires sur la relation. Les choses ont dû être discutées à deux, repensées et reconfigurées ; la vigilance est devenue plus accrue. Le problème n’a donc pas été ignoré. Les relations sont toutes revenues à l’équilibre depuis, mais pas sans travail.
Je viens d’évoquer des moments où mon consentement avait fait défaut, mais je dois remercier Alexia Boucherie de m’avoir permis d’identifier au moins une fois où c’est le consentement de mon partenaire que j’ai malmené sans m’en rendre compte. Tout du moins jusqu’à la lecture de cet essai. C’est dire s’il force à fouiller profond. Je ne suis même pas sûre que si j’en reparlais aujourd’hui à ce partenaire, il aurait conscience de la zone grise dans laquelle nous nous sommes retrouvés ce jour-là. Le consentement y fut mou au sens propre comme au sens figuré et je n’ai pas su lire les indices non verbaux alors qu’ils étaient bien là. Forcément, ça fait réfléchir. C’est sans doute le problème des zones grises dans des relations au long cours, on s’imagine qu’on ne peut pas vraiment faire de mal puisqu’on se connaît déjà bien, que l’on est bienveillant envers l’autre et que l’on se fait confiance pour se dire quand ça ne va pas. C’est pourtant là que je les ai personnellement trouvées plus délicates à identifier et à gérer.

