Temps de lecture : 11 min
J’ai démembré la poupée, je l’ai déconstruite, violée, vidée, carambolée, martyrisée, secouée, puis je l’ai réparée et humanisée.
Puis, il y a tous ces cris, toute cette colère ; ça fatigue vite. Rose a toujours la critique facile, ce qui était déjà très désagréable dans Décousue. Elle croit tout connaître de l’âme humaine et avoir tout compris de la vie et de l’amour. Elle n’a pas encore appris à lâcher prise sur le monde et à vivre sa petite vie dans son coin sans conchier sans cesse les autres. Et surtout, elle a arrêté de faire confiance à sa bête (l’instinct, le feeling, le sixième sens, ce petit quelque chose inconscient qui allume des lumières rouges à l’arrière du crâne s’il y a danger), alors que c’est quelque chose que l’on a tout intérêt à apprendre à écouter dans les milieux libertin et BDSM et la vie en général. Ça peut sauver un chaton. Rose semblait être une joueuse expérimentée, mais saute pourtant à pieds joints dans une spirale d’autodestruction. Elle croit qu’elle avance, mais elle stagne, elle tourne en rond autour de son mal-être. Rose n’est vraiment pas un beau personnage pour qui on peut éprouver de la compassion, voire de la pitié, et ça n’aide pas l’histoire. Le sort de Rose m’a indifférée. Il ne restait donc que de la lassitude et de l’ennui.
La deuxième partie qui, d’après les critiques que j’ai lues, était censée poser problème à cause du contenu outrageant est au contraire plutôt reposante. Rose conchie toujours autant les autres et devient agressive dans une vaine tentative de reprendre la main sur sa vie, mais au moins le rythme n’est plus imposé par les séparations et les rabibochages de son couple morbide. Il s’agit juste d’une longue succession de scènes de cul sans grand intérêt et sans surprises, pas excitantes et très répétitives ; je soupçonne l’auteur d’avoir très volontairement voulu choquer le lecteur, mais là encore, ça dépend vraiment des cercles que l’on fréquente. Your kink is not my kink, etc. N’étant pas particulièrement hygrophile, je me suis aussi assez vite lassée de ces femmes fontaines qui jouissent dès qu’on les frôle. Il s’agit juste, dans cette partie, de finir d’envoyer Rose au fond, puisqu’une fois au fond, on ne peut que remonter ou en finir une bonne fois pour toutes. Ce qui permet d’apporter une conclusion satisfaisante à Décousue et Outrage. Il était grand temps.
Je vais me permettre de poster un chapitre quasi complet, le seul que j’ai trouvé vraiment bien fichu et qui m’a fait soulever un sourcil. Pour les âmes sensibles, il s’agit d’une scène de flagellation assez intense. Mieux vaut prévenir que guérir.
R
[…]
Au loin, il y a un homme de soixante ans qui s’approche de nous. Plus petit que moi, mais imposant. Il a un fouet dans la main. Mon corps frémit. Il y a tellement longtemps que je n’ai pas ressenti la douleur qui libère. Je reste donc là, immobile, l’appareil photo pendu autour de mon cou. Je regarde l’homme, je lui souris. L’homme me dit « je vous connais jeune fille ».
– Peut-être, lui répondis-je timidement.
– Si, je vous connais, nous nous sommes rencontrés lors de vos expos, c’était à Paris il y a trois ou quatre ans, je crois…
– Peut-être…
L’homme ressemble étrangement à H. Puis nous discutons, l’homme et moi. Je pose les questions, les questions sur sa pratique, sur son expérience, il parle technique, il parle pratique. Il pourrait me donner la douleur qui libère. L’homme fait partie de l’univers décadent depuis plus de quarante ans. L’homme a l’expérience des sens. J’ai besoin de ressentir la bascule, de partir dans la bulle qui fait oublier les problèmes de vie, d’existence et de ressenti. Je dis « R, mon corps et ma tête réclament les coups ». R sourit… il me prend la main. Il me dirige au centre d’une petite alcôve. Il y a des gens qui nous ont suivis, des gens qui s’installent contre le mur, en spectateurs. R me dit « ne bouge pas, tu vas être l’attraction de la soirée ». Je frissonne. R me dit « déshabille-toi ». R est le docteur et je suis la patiente malade.
Je reste nue, immobile, les mains posées sur le poteau, le corps prêt à recevoir.
J’entends le bruit du martinet, le bruit des lanières de cuir, le bruit du ventilateur manuel. Frissons. R commence à chauffer mon dos ; il chauffe mon dos en fouettant ma peau avec les lanières de cuir des martinets. Moulinets. Je prends, je reçois. Je me souviens des mots d’Alex « tu n’es pas résistante, on m’a menti sur le produit fini ». Je serre les dents, « promenons-nous dans les bois »… Je commence à jouir des brûlures. Je reçois encore. Je ne sens plus les lanières de cuir sur mon dos, je ne sens plus la douleur, je ne sens que du plaisir. R tape plus fort encore. Les coups résonnent dans ma tête et de ma chatte s’échappent des jets de jouissance.
Puis R s’approche de moi, caresse mon dos, me dit « les gens te regardent, tu es résistante, on va passer aux choses sérieuses. T’es prête ? » Je lui susurre un « oui » reconnaissant.
Il y a le bruit du sifflement, j’ai reconnu le serpent qui danse dans les airs. J’ai reconnu l’animal que j’aime autant que je hais. Premier coup sur mon corps, petite déchirure de peau ; je commence à chanter la comptine pour enfant, la clef de ma bascule. Je chante la comptine et le serpent mord ma chair. Je sens le liquide de jouissance couler entre mes jambes. R, souvent, vient me caresser le dos. Il ne touche jamais mon intimité, il ne s’occupe pas de mon plaisir orgasmique par le sexe, il s’occupe de mon plaisir orgasmique par la libération d’hormones.
Je laisse R gérer, car j’ai confiance en lui, car mon corps l’accueille, car mon cerveau se met en pause.
Il continue de me lacérer le dos, et j’ondule comme un animal sauvage, comme l’étalon épuisé à force de s’être trop fait monter. J’ondule et le serpent me mord, encore et encore. Claquement. Déchirure de ma chair, je sens le sang et les gouttes de transpiration perler le long de mes échines. Je ne défaille pas. Je laisse le serpent se nourrir. Et je me vide peu à peu, je me vide de mes douleurs accumulées. Je ne pleure pas. J’encaisse. Un nouveau coup, une nouvelle déchirure, je frissonne. Je chante encore la comptine pour enfant. Je sens les regards sur moi. R revient vers moi, il me caresse une fois de plus le dos. Il me dit « je suis fière de toi ». Il me donne des coups de plus en plus fort. Jusqu’au moment où mon corps cède, mes jambes m’abandonnent, je me retrouve à terre. R, doucement, dit « relève-toi… ». Je lève le bras et baisse la tête. Il me dit « relève-toi, tu peux encore supporter ». Alors je me relève. Je sais qu’il a raison. R me pousse au-delà de mes limites, il me pousse comme H me poussait. Je me remets en position. Je me remets les bras posés sur le poteau, nue, offerte aux regards des gens qui ressentent l’émotion palpable de l’envolée des maux.
R dit « je vais te donner encore cinq coups que tu vas compter avec moi » ; je ne veux pas que ça se termine, je voudrais rester là encore, les mains posées sur le poteau. « 1 », je bascule la tête en arrière. « 2 », coup encore plus violent, mon corps commence à faiblir. « 3 ». « 4 ». « 5 », déchirure, plaie ouverte, je tombe à terre la main levée. Je ne pleure pas. Je me relève. Je me mets près du poteau, prête à encaisser de nouveaux coups qui me donneraient la libération, la bascule. R vient vers moi, il me dit « c’est terminé ». Je lui dis « non, donne-m’en encore. Frappe-moi jusqu’à ce que je pleure ».
Il me dit « prends tes vêtements, viens avec moi, tes larmes vont arriver, fais-moi confiance ».
Je reste près du poteau. Je lui dis « recommence ». Il prend mes mains, les baisse. Il prend mes vêtements posés sur le sol, il me prend le bras, il me dit « viens, tes larmes vont arriver ».
Je me pose sur le banc, je me pose et commence par enfiler mes bas. R est debout devant moi. Il me dit « t’encaisses bien, gamine, tu m’as rendu fier ». Une larme commence à couler. J’enfile mon deuxième bas. R me dit « personne n’a le droit de dire que tu n’es rien, personne n’a le droit de dire que tu es un produit avec un vice de forme ». Deuxième larme. Je prends mon porte-jarretelles, je l’attache à la taille. R dit « t’es pas une soumise en fait, tu fais partie de celles qui ont besoin de ressentir le mal pour être bien ». Je défaille, mon corps ne répond plus et s’affaisse complètement. J’éclate en sanglots. Je me mets aux pieds de celui qui m’a donné la douleur qui libère. Je pleure et je le regarde en lui disant mille mercis. Il caresse ma tête… Il me dit « je t’avais dit que ça viendrait… parfois, faut pas s’attendre à ce que ça te tombe dessus facilement… parfois ça arrive par surprise ».
Je porte les traces sur mon dos, les traces de mes douleurs, de mes maux, de la déchirure de mon âme. J’exhibe fièrement les traces qui signifient que je suis en vie, qui signifient que je suis forte. Les traces qui montrent ma puissance mentale.
Les stries de vie sont ancrées dans mes chairs. J’exhibe le tableau vivant, j’exhibe la toile de maître R.
Il n’a pas besoin de pinceau, il a juste besoin de lanières de cuir, juste besoin de dresser sur ma peau le serpent qui danse dans les airs.
Je suis de celles qui ont besoin de ressentir par le corps la douleur pour libérer les maux de leur subconscient.
Je suis de celles qui se servent de la douleur comme d’un médicament. Je vois la vie de plus en plus sombre.
J’erre dans un long couloir sans fin. Un long couloir enfumé, je cherche la sortie pour pouvoir respirer. Je manque d’air, je suffoque. J’avance encore, je ne m’arrêterai pas. Je ne sais pas où me mène le long couloir sombre enfumé.
Puis je repense à mes marques. Au début à vif, rouges, boursouflées. Je passe les doigts sur les stries dessinées sur ma peau blafarde. C’est beau. Le serpent m’a mordue plusieurs fois, il m’a laissé le venin de la vie. Dans les jours à venir, je pourrai observer le changement, l’évolution des couleurs.
La peau transforme et modifie les formes qui cicatrisent ; modifie les traces laissées par la morsure du serpent.
La cicatrisation sera un peu plus longue que prévu. Jaune, bleu, violet, noir…

