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J’aime par-dessus tout son discours sur le désir, la liberté d’y accéder et le bonheur qui en découle. Car il ne s’agit pas, ici, de faire tout et n’importe quoi à partir du moment où la possibilité est offerte et sans se soucier de rien, mais d’avoir la liberté de choix de faire ou de ne pas faire. Elle met en avant le concept de l’hypothèse la plus généreuse. Cette même hypothèse qui devrait permettre à tout un chacun d’épouser un homme, une femme, un·e intersexe, un·e autre, d’avoir un enfant ou d’en adopter un ou rien de tout ça, de choisir son genre en fonction de son ressenti profond et de choisir le moment de sa mort.
L’autrice brasse énormément d’idées dans son livre, parfois de manière un peu anarchique. Il y a une forte impression de premier jet pas retravaillé qui n’est pas forcément agréable, mais qui semble tout à fait volontaire, comme s’il y avait une urgence à jeter les mots sur la page et que cette urgence avait été préservée. Les structures de phrases sont parfois assez déroutantes et font un peu perdre le fil. C’est presque dommage que le travail éditorial n’ait pas été plus poussé pour donner un ouvrage à la forme plus solide. Mais les idées sont là et mettent en avant une autre parole qu’il serait dommage de voir étouffer par le discours dominant ou les luttes intestines entre les différents clans. En tout cas, c’est une parole que j’entends et que je comprends.
Fantaisie : j’imagine une langue différentialo-communautariste où une personne commencerait sa phrase en disant Je, et à ce Je elle adjoindrait un certain nombre de marqueurs qui indiqueraient genre, préférence sexuelle, origine géographique, couleur de peau, origine sociale, nationalité, option religieuse… et d’autres encore, et quand il s’agirait, pour ce locuteur empêtré dans les miroitements de son identité de passer au verbe, c’est-à-dire au faire, Je fais ou Je veux, il serait la plupart du temps trop tard, l’auditeur serait envolé, l’action dépassée, l’opportunité manquée… (p. 61-62.)
Tout est parti de l’irritation de mon amie Olympe (mais si) qui a lancé à son voisin de table : « Tu crois vraiment qu’il y aurait une nature féminine, irréductiblement différente de celle des hommes, et qu’en somme leur utérus monterait au cerveau des femmes ? Eh bien moi, tu vois, je pense souvent qu’à l’époque où les ancêtres des humains marchaient à quatre pattes, comme tout un chacun. Pas si commode. Il est probable qu’est arrivé un temps où certains de ces quadrupèdes à courte vue ont pu ressentir le besoin de se mettre debout pour voir plus loin. Ceux qui se sont dressés, embrassant de plus vastes paysages et libérant les deux pattes avant pour d’autres usages que la simple motricité, ont prospéré. Debout, leur boîtier crânien a basculé vers l’arrière et, devenu plus vaste, il a pu accueillir un cerveau plus gros. Je propose de partir de ce constat : un humain est un être qui défie constamment les données naturelles. Il l’a montré en se redressant, et ensuite, doté de ce magnifique cerveau, il n’en a plus fait qu’à sa tête. Allez lui dire maintenant qu’il doit se plier aux lois de sa nature ! Celle-ci, par exemple, lui impose d’engendrer des enfants parce qu’il fait l’amour. Je ne sache pas, sauf parmi quelques croyants obtus, que quiconque se plaigne de l’invention de la contraception. Les humains sont ainsi : ils défont et aménagent les diktats de la nature, pour le meilleur et pour le pire parfois. Alors quand j’entends certaines femmes s’aligner sur la malheureuse pensée d’Hippocrate, Tota Mulier in utero, je songe à mon ancêtre qui s’est levé dans la savane et je reste persuadée qu’il ne faut rien abdiquer sur le terrain de la réinvention permanente. » (p. 74-75.)
Olympe a repris : « Il me semble que la seule donnée qui pourrait nous inciter à admettre une organisation sociale différente pour les deux sexes, ce serait le constat d’une dissemblance dans le cerveau. Ah ! Si l’on y découvrait des zones exclusivement féminines ou masculines, si l’on discernait des compétences distinctes dues au nombre ou à l’assemblage des neurones, à des synapses singulières, etc., ah ! si cela arrivait, nous aurions à en tenir compte. Hélas (pour les différentialistes), les neurobiologistes n’ont encore rien trouvé de tel. C’est donc ici que je dis : En l’absence de résultats scientifiques incontestables, il faut choisir l’hypothèse la plus généreuse, celle qui laisse ouverts le plus de possibles. Cette hypothèse, celle qui nous conduit plus sûrement à l’égalité, consiste à supposer la ressemblance. (p. 77.)
Quand je marivaude avec un bel homme dans un café, est-ce la différence des sexes qui sous-tend notre échange ? Bien sûr que non, vous me prenez pour qui ? C’est la distinction des sexes, c’est-à-dire cet ensemble de représentations qui structurent notre perception et notre pensée, et qui contribue à ce que je le regarde comme désirable et comme un autre. Il me paraît capital, si nous voulons continuer de progresser dans nos analyses et marcher vers l’égalité, de nous défaire de cette expression trompeuse de différence des sexes qui, désignant une qualité de l’objet (le sexe), en affirme la différence intrinsèque, éternelle et inamovible. Il vaut mieux la remplacer par celle de distinction des sexes, expression ayant trait au regard que nous portons sur l’objet, qui nous permet de procéder à l’opération mentale de distinguer. Bien sûr qu’il existe des différences : quel aveugle pourrait le nier ? Mais c’est une petite partie de la question, dont nous ne pouvons tirer quasiment aucune conséquence pratique. En revanche, admettre que c’est notre regard (nos représentations) qui pose la différence (qui distingue) relativise nos conceptions et nous invite à les mettre en question. (p. 111-112.)
Je lui ai fait remarquer que cette histoire de burqa donnait raison à Beauvoir lorsqu’elle pose la liberté, et non le bonheur, comme mesure de l’émancipation. Car l’aliénation consiste justement à trouver son bonheur dans la soumission. Tu prétends que tu es heureuse, peut-on rétorquer à la femme voilée, mais dis-moi surtout ce que tu as le droit de faire. Et à l’aune de ta liberté d’agir, je mesurerai plus sûrement l’ampleur et la réalité de ton bonheur. (p. 159.)
Donc ? Donc rester vigilant(e)s et résister à deux choses : d’abord les sirènes d’un néoféminisme façonné par les Américaines, communautariste, postcolonial et différentialiste. Par une affreuse ruse de l’aliénation, les adversaires de l’égalité sont aujourd’hui aussi dans notre propre camp. Sous prétexte de défendre les discriminé(e)s et de lutter contre ce qui est présenté comme l’avatar du colonialisme (l’universalisme), une partie des féministes laisse filer la lutte pour la mixité et le non-marquage des genres dans l’espace public. N’a-t-on pas assisté, en avril 2016, à un « Hijab Day » dans un des fleurons de l’école, Sciences-Po ? Ainsi voit-on le juste combat contre le racisme accaparé par une partie des féministes et, en toute inconscience, perversement retourné contre les premières victimes du sexisme, les femmes arabes. (p. 217-218.)

