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| Nu au divan – Gustave Caillebotte |
Temps de lecture : 5 min
Cela vous est peut-être arrivé. Vous rencontrez une personne. Vous faites l’amour avec elle. Plus vous faites l’amour, plus vous vous demandez dans quelle possibilité de vous-même vous vous êtes égaré·e, dans quelle étendue jusqu’alors ignorée de vous-même vous avez plongé. Ce corps-là de cette personne-là sollicite en vous des points d’attachement et des points érotiques tels que vous franchissez des limites que vous ne vous étiez jamais autorisé·e à regarder, ou alors de loin, comme un voyageur dans un train est habitué à passer devant une gare où il ne s’arrêtera jamais. Qu’une même personne puisse, au cours de sa vie, aimer des personnes qui a priori n’ont rien en commun, c’est beau et désopilant.
Qu’une même personne puisse faire l’amour très différemment en fonction des personnes qu’elle rencontrera dans sa vie, c’est tout aussi incroyable. Une vie ne suffit pas à vivre la diversité des pratiques amoureuses et érotiques possibles entre adultes consentants. Certains décident parfois de se laisser tenter parce que Joyce McDougall a appelé « néosexualité ». Elle entend par là l’ensemble des comportements qui s’écartent des normes hétérosexuelles ou homosexuelles (car elles sont désormais tout aussi standardisées), entre deux sujets consentants, où chacun traite l’autre comme une personne à part entière – par contraste avec la réduction à une partie de son corps. Le plaidoyer que formule la psychanalyse pour « une certaine anormalité » s’oppose résolument à la tendance décliniste de certains milieux analytiques qui font toujours, au XXIe siècle, de toute sexualité non hétérosexuelle et qui ne passerait pas par la sacro-sainte pénétration vaginale une perversion.
Quand on écoute des personnes raconter, en séance, certains moments d’intimité sexuelle, on est frappé de constater à quel point chacun d’entre nous a une façon qui lui est propre de prendre du plaisir et d’en donner. L’analyste n’a pas à émettre de jugements de valeur sur la sexualité de son patient, pour autant que ce patient soit adulte et ne mette pas sa vie en danger.
Il arrive que la solution néosexuelle soit le meilleur recours possible pour lutter contre l’angoisse ou la destructivité à l’œuvre en soi. Je me souviens d’une cheffe de service dans un hôpital psychiatrique parisien qui avait raconté comment elle avait découvert, médusée, qu’un des antidotes possibles de la mélancolie (appelé aujourd’hui dépression sévère), ce sont les jeux BDSM. Dit comme ça, cela peut faire sourire ou choquer. Mais voici l’explication : une personne mélancolique se vit comme un déchet, une pourriture, et s’autoaccuse en permanence, elle a la conviction qu’elle est déjà morte et donc qu’elle ne peut pas mourir, tout en passant son temps à vouloir se suicider. Certains mélancoliques ont même l’impression qu’ils n’ont plus de bouche ou plus de cœur, ou encore que ça n’est pas la peine de manger puisque les aliments qui passent par la bouche tombent dans le grand trou noir dont ils sont faits. Vous l’aurez compris : c’est un enfer sur terre. Or, quand vous êtes un vrai ou une vraie mélancolique, demander à une autre personne de vous dominer, c’est, très concrètement, externaliser l’autoaccusation dont vous souffrez. Pour schématiser : se faire fouetter par un ou une autre, de façon consentante, insistons là-dessus, c’est cesser de se fouetter sans cesse moralement. En d’autres termes, la pratique du BDSM, entre adultes consentants, peut être une issue érotique au travail de la mort en soi, en permettant de réintroduire du liant, de la vitalité, de l’éros, là où il n’y avait que pure culture de la pulsion de mort. Bien entendu, je ne fais pas l’apologie des menottes et du martinet ! Mais le fait est que chez certains individus, ces pratiques permettent d’en finir avec les tentations suicidaires.
Ne plus parler de perversion mais de néosexualité, s’agissant, par exemple, de jeux fétichistes ou BDSM ou libertins entre adultes libres consentants, c’est mettre l’accent, plutôt que sur la stigmatisation, sur la créativité de ces formes de sexualité, et donc sur la créativité du patient. Freud insistait sur les contraintes (fixations, traumatismes) auxquelles sont soumis les vrais pervers. Dans cette acception, la perversion est, bien au contraire, un dispositif où l’un utilise un partenaire qui n’a pas choisi de l’être, « qui n’est même pas un sujet, mais un objet, comme dans le cas de l’abus d’enfant ou du viol ». La sexualité perverse ne relève que des situations où le désir de l’autre n’entre absolument pas en ligne de compte. Le pervers est poussé à agir par ce qu’il imagine précisément pour ne pas se confronter au vide de sa propre vie intérieure. Soit le contraire de la créativité. La question de savoir ce qui se passe chez Gide ou chez Genet, indéniablement pervers et indéniablement créatifs, reste toutefois entière.

