« Ce livre s’adresse aux jeunes gens, mais il est dédié aux femmes mûres  et c’est des rapports entre ceux-ci et celles-là que je me propose de traiter. Je ne suis pas expert en pratique amoureuse, mais j’ai été un bon élève des femmes que j’ai aimées, et je vais essayer d’évoquer ici les expériences heureuses et malheureuses qui ont, je crois, fait de moi un homme. »

Récit de l’apprentissage amoureux, Éloge des femmes mûres est un véritable traité de l’érotisme, celui qui se pratique dans la découverte et le respect de l’autre, qui enrichit la connaissance de soi. Avec beaucoup d’humour et d’esprit, Stephen Vizinczey livre ici un classique de la littérature érotique moderne.

 


Je ne sais pas qui a écrit ce texte de présentation qui suit la citation de l’auteur, mais nous n’avons pas dû lire le même livre. Déjà, je propose un titre plus parlant, parce que, soyons honnêtes, c’est de ça dont il est question.

 

Pour rappel, dans la pornographie, la MILF (Mother I’d Like to Fuck) est une femme entre 30 et 50 ans (parfois jouée par une femme de 25 ans), souvent à forte poitrine (évoquant la maternité), qui fait le bonheur sexuel d’hommes plus jeunes, de préférence inexpérimentés/puceaux. Je ne rappelle pas que la pornographie mainstream s’adresse surtout aux hommes et surfe donc sur leurs fantasmes.
 

 


Ce que je retiendrai surtout de ce livre semi-autobiographique (il faut faire un peu de tri), c’est que tout y est pour comprendre comment des éléments de notre enfance conditionnent nos penchants futurs (et j’en sais quelque chose). 

András commence à développer une attirance particulière pour les femmes plantureuses de 35-40 ans très tôt. Comme aucune des femmes (ici, des connaissances de sa mère) qui gravitent autour de lui ne met le holà à ses petites mains baladeuses, les bases sont vite posées. Je mets un peu de côté cette scène étrange où des oncles et des tantes font la queue dans sa chambre pour déposer un baiser sur ses fesses pour qu’il accepte, enfin, de dormir, alors qu’il a 3 ou 4 ans. Il dit simplement que ça aura fait de lui un enfant franc, affectueux et vaniteux (ah ça !).

Difficile de ne pas penser à La Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch et au fétichisme de Séverin pour les femmes en manteau de fourrure né des coups de baguette reçus de la part de sa tante, elle-même vêtue d’une fourrure, pour le punir très sévèrement.

Il en est de même pour Rousseau et son attrait pour la fessée, dont il parle dans ses Confessions.

« Qui croirait que ce châtiment d’enfant, reçu à huit ans par la main d’une fille de trente, a décidé de mes goûts, de mes désirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie, et cela précisément dans le sens contraire à ce qui devait s’ensuivre naturellement ? » 

 
La suite de l’histoire d’András ne fait qu’ancrer sa chronophilie. Il se retrouve confronté avant ses 12 ans à des situations entre adultes qui renforcent cette attirance pour les femmes plus âgées dans un contexte les sexualisant (il s’agit dans le récit de femmes se prostituant auprès des soldats américains en échange de cigarettes et de quelques denrées alimentaires pour nourrir leur famille). Plus tard, mais pas encore majeur, il arrivera à ses fins avec une femme mariée de son immeuble. Puis il enchaînera. Les rares expériences avec les jeunes femmes de son âge le confortant dans l’idée qu’il n’y a que les « femmes mûres » qui valent la peine. Ce qui donne lieu à cette phrase hautement malaisante :
 

Autant dire que les jeunes filles feraient mieux de montrer leur chemise de nuit à des hommes mûrs. (p. 71) 

 
En réalité, et sans surprise, il rejette les femmes de son âge, parce qu’elles ne vont pas dans son sens. Il les qualifie même de « femmes difficiles » à un moment. L’avantage de la femme mûre est qu’elle n’est a priori pas vierge (l’« expérience » se résume parfois à ça), qu’elle a déjà une vie établie et que ça le protège donc de toute forme d’engagement de type mariage, enfant, famille. Ça lui offre également l’occasion de se donner le beau rôle et de se poser en sauveur, parfois grand prince, parfois soupape, parfois libérateur.  
 

Je ne pouvais que les distraire temporairement de leur misère domestique, mais elles n’avaient pas à craindre que j’exige une contrepartie à leur plaisir. Elles pouvaient m’étreindre à leur aise sans se voir ensuite contraintes de laver mes chaussettes. (p. 184)

Était-elle de ces femmes qui ne peuvent jouir que par des voies détournées ? (p. 236) 

 
Entre les lignes, que trouve-t-on ? Un libertin avec un bel ego et une fixette, qui couche régulièrement sans désir juste parce qu’il en a l’opportunité  c’est encore plus visible à la fin. Qui pratique la drague de rue et le forcing. Qui tombe amoureux tout le temps, mais passe tout aussi vite à autre chose quand il se lasse ou qu’on se lasse de lui. Qui parle si peu de ce que ces relations lui apportent, ou apportent réciproquement aux participants, que ça ne donne pas du tout envie de le croiser en vrai.
 

Écoutez, vous m’avez fait un joli compliment avec votre histoire de vouloir me violer. Ne gâchez pas tout. Soyons simplement amis, d’accord ? (Ilona, p. 113) 

Il existe toujours un moyen de séduire une femme, dit-on […] (p. 126)

 
En retour, que sait-on des motivations de toutes ces femmes ? Sont-elles attirées par sa vigueur, par sa candeur, par l’image qu’il leur renvoie d’elles ? Est-ce parce que c’est flatteur pour elles qui se pensaient « exclues du grand marché à la bonne meuf » ? Est-ce pour tromper l’ennui ? Pour se venger d’un mari absent et adultère ? Comme tout est centré sur lui, qu’il n’est pas un narrateur tout à fait fiable et qu’il réduit beaucoup les femmes à leur physique, à leur âge et leur propension à lui céder, elles font souvent plus office de faire-valoir au service de son ego de séducteur. (Voyez, lecteurs, comme moi je sais y faire.)

La fin n’a pas grand-chose d’étonnant, puisque le personnage se rapproche de l’âge de l’objet de son désir. Les MILF ne peuvent que perdre en intérêt au fil des années. Il botte alors en touche et l’histoire se finit là ; nous n’en saurons pas plus.

Est-ce qu’Éloge des femmes mûres mérite son aura de classique de l’érotisme moderne ? Est-ce que son héros doit vraiment servir de modèle aux jeunes hommes ? Non et non. À vue de mauvaise foi, inutile de préciser que la féministe en moi a été un micro-poil agacée par cette lecture. L’idée ici n’est pas de faire du kink shaming (encore une fois, je serais bien mal placée pour ça), mais son histoire y aurait gagné à être plus honnête sur le sujet. Il s’agit surtout d’un livre sur la fétichisation de la différence d’âge entre un homme et des femmes. Ça a même été théorisé depuis par Michael C. Seto, qui parlerait de mésophilie pour qualifier les attirances d’András. Je ne doute cependant pas un instant que les errances adolescentes de l’auteur parlent à beaucoup d’hommes et qu’ils soient même grandement responsables du succès en librairie de ce livre. 
 
Néanmoins, toute la partie sur l’histoire et le contexte politique après-guerre en Hongrie était plutôt intéressante. Étonnamment. Mais nous avons au moins une chose en commun avec l’auteur. Et j’ai aimé le passage avec Nusi aussi (Chut !). 
 

 


 
Sur une note plus personnelle, j’ai commencé le libertinage à 35 ans. Je suis encore dans la tranche d’âge qui attire tant András dans le livre. De jeunes hommes comme lui, j’en ai croisé et j’en croise encore régulièrement sur les sites dits libertins. Ils ont 18, 20, 23 ans (l’écart se creuse mécaniquement) et recherchent une femme « mûre » parce que forcément « expérimentée » et parce que les femmes de leur âge ne les attirent pas. Je suis obligée d’admettre que les choses n’ont pas changé depuis l’écriture de ce livre. Je suis un fantasme pour eux. La réciproque n’est pas du tout vraie. N’ayant ni l’âme d’une cougar ni celle d’une éducatrice, je décline toujours poliment. Il semble cependant y avoir des non-dits quelque part, puisqu’ils me disent ce qu’ils viennent chercher, mais ne mentionnent jamais ce qu’ils sont supposés m’apporter. Comme si ça allait de soi. (C’est bien sûr une question rhétorique, ici. Je sais. Mon seul problème avec le temps qui passe est d’ordre articulaire.) 
 
Je (me) pose maintenant une question : À quel point cette démarche est-elle motivée par la sempiternelle compétition qui se joue entre les hommes aux dépens des femmes ? Cette expérience qu’ils cherchent à gagner n’est-elle pas finalement un moyen de pouvoir affirmer auprès des autres hommes : « Je suis un bon coup » ?