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C’est l’histoire d’une séance BDSM préparée, discutée, planifiée, désirée, consentie, qui avait tout pour bien se dérouler.

C’est l’histoire d’une nana qui en a vraiment envie, qui sait ce qui l’attend et qui se retrouve à quatre pattes par terre, mors en bouche avec son mec qui la prend en levrette après lui avoir fait subir divers supplices dont elle ne se souvient même plus vraiment aujourd’hui. Tout se déroule comme prévu, sauf qu’il y a un truc qui cloche et elle ne sait pas encore trop quoi. Comme ce serait dommage de casser l’ambiance, elle le repousse dans un coin de sa tête. Son mec, lui, ne voit rien et ne peut d’ailleurs pas voir puisqu’il est derrière elle. 

C’est l’histoire d’une pointe de colère subite, d’un coup de ras-le-bol soudain, d’un retournement de situation, d’un mors qui est enlevé et abandonné, d’un homme qui est ramené sur un lit et chevauché jusqu’à plus soif dans une tentative de reprendre le contrôle.

C’est l’histoire d’une sonnette qui retentit quelques minutes plus tard, d’un ado qui ne devait pas rentrer si tôt et qui force la nana à s’éclipser dans la précipitation avant que quoi que ce soit n’ait pu être débriefé.

C’est l’histoire d’une après-midi à se dire que quelque chose ne va pas et que la séparation a été trop brutale et qu’il y avait sans doute plus à dire, à faire, à analyser. La nana et le mec sentent qu’ils passent à côté de quelque chose et ça leur laisse une impression très désagréable.

C’est l’histoire d’un corps qui, d’un coup, se ferme et dit non.  


Ce jour-là, je me suis dissociée. Mon corps et mon esprit ont décidé de ne plus être en harmonie. Pendant des semaines, j’ai eu affaire à une capacité d’écoute de moi vacillante, une confiance dans la lecture de mes propres signaux à la ramasse et une impossibilité à supporter l’intimité sexuelle avec l’autre. Et sachant que je n’ai pas qu’un autre dans ma vie, ça veut dire que ça a touché toutes mes relations par ricochets. 

J’essayais et je ne ressentais plus rien. Plus de désir, plus de plaisir, plus de connexion. Même en solo. Je ne me reconnaissais plus et j’avais peur de ne pas me retrouver. Pire, je percevais le désir de l’autre comme une agression et, instinctivement, je le rejetais pour me protéger. Du tout au rien en quelques jours. C’est dur quand il est évident qu’on aime toujours l’autre et que l’autre nous aime toujours autant. 

S’ensuivirent de nombreuses discussions pour essayer de comprendre. Il y a eu la peur que la relation se termine à cause de ce moment qui avait merdé et que personne ne comprenait vraiment. La question du consentement a été soulevée et réexaminée sous toutes les coutures. Il y a eu l’immense culpabilité de mon mec qui avait l’impression de m’avoir fait du mal et s’en voulait de ne rien avoir vu. Il y a eu beaucoup de peine des deux côtés. C’était difficile parce qu’on s’aimait toujours aussi fort, mais j’étais cassée et on ne savait pas encore comment me réparer ni combien de temps ça allait prendre. 

J’ai continué à voir très régulièrement mon mec. On a beaucoup parlé et analysé. On s’est aussi beaucoup câlinés tendrement tout en gardant nos culottes. On se rassurait du mieux que l’on pouvait sur l’état de notre couple. On voulait que ça continue, il n’y avait aucun doute là-dessus. À force de ressasser cette séance, j’ai fini par comprendre que la dissociation était en fait là dès le départ. Mon corps envoyait tous les signaux qu’il était désirant. En gros, je mouillais grave. Mon esprit interprétait ces signes comme une validation irréfutable que j’en avais envie et que tout allait bien. C’était les signes que percevait aussi mon mec. Mais quelque part, dans mon inconscient, il y avait cette petite voix qui essayait de me dire qu’elle avait changé d’avis et qu’elle n’en avait plus tout à fait aussi envie malgré toute l’excitation qu’avait provoquée la préparation de ce moment et qui d’habitude fait que tout se déroule bien. Et c’est cette petite voix qui a pris la main ensuite en s’imposant. Mais ça, je ne l’ai vraiment compris qu’après, avec beaucoup de recul. 

La réapprivoiser a pris du temps. J’ai appliqué une méthode qui me paraissait logique et que j’avais lue dans les quelques livres sur la sexothérapie que j’ai d’ailleurs chroniqués sur ce blog : Les Femmes et leur sexe et Sexothérapies. En y allant progressivement. En me rassurant. En prenant le temps. En évitant la génitalité tant que je ne me sentirais pas prête. Parfois, je me suis mis la pression toute seule en voulant aller trop vite et le constat d’échec a été à chaque fois amer. Surtout cette fois sur le canapé où j’ai insisté, alors que mon mec sentait bien que ça n’était pas une bonne idée. C’est dur quand on a envie de revenir à l’état d’avant où tout était si fluide et que le corps ne suit pas, ne répond même pas, est insensible. J’en garde un si mauvais souvenir encore aujourd’hui.

Puis un jour, il y a eu ce cunni magique dans un hôtel parisien douillet. Parce que j’en avais envie et mon mec aussi. Rien de plus, mais le plaisir était là, de nouveau. Une belle surprise qui m’a soulagée de quelques millilitres d’eau… au niveau des yeux. La réconciliation avec moi-même avait enfin commencé, sans prévenir. Et le reste a suivi. Jusqu’à pouvoir reprendre mes activités BDSM, presque comme avant. C’est sans doute cette épreuve qui aura donné naissance à ce post quelques mois plus tard. Fuck le protocole !

De ce jour-là, j’en avais déjà parlé entre les lignes dans mon avis sur Troubles dans le consentement d’Alexia Boucherie. J’avais parlé de zone grise. Une zone grise où il n’y a pas de coupable. Juste une mauvaise lecture des signes et un concours de circonstances. Croire que l’on pourra un jour se débarrasser totalement de cette zone grise, c’est s’enfoncer le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Nous sommes des êtres bien trop complexes, et c’est très bien ainsi. 

Depuis ce jour, en tout cas, je suis encore plus à l’écoute, y compris de ce petit truc inconfortable sur lequel je ne mets pas toujours le doigt et qu’il serait si facile de dégager d’une pichenette. J’ai appris à ne pas me forcer, à ne pas insister, à toujours dire : « Là, je ne le sens pas en fait », malgré ce que j’ai dit 30 secondes plus tôt et sans avoir peur de la déception éventuelle en face. Je pensais savoir le dire avant, mais ce jour-là, j’ai compris que mon inconscient aurait toujours le dernier mot si je n’étais pas encore plus attentive. En tout, il m’aura fallu environ trois mois pour revenir à un état de cohérence avec moi-même. Depuis, tout va bien. Fingers crossed.