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Libérée, la sexualité des femmes d’aujourd’hui ? On serait tenté de croire que oui. Pourtant, plus de 50 % d’entre elles se disent insatisfaites, que ce soit à cause d’un manque de désir ou de difficultés à atteindre l’orgasme. Si tant de femmes ordinaires sont concernées, peut-être qu’elles n’ont rien d’anormal et que ce n’est pas à la pharmacie qu’il faut aller chercher la solution. Le remède dont elles ont besoin est plus certainement culturel, et passe par une réorientation de notre approche androcentrée du sexe et du plaisir.
Tour à tour reportage, essai et recueil de réflexions à la première personne, cet ouvrage enquête sur les dernières découvertes scientifiques ayant trait à l’orgasme féminin. On y apprend ainsi qu’une chercheuse en psychologie clinique a recours à la méditation de pleine conscience pour traiter les troubles à caractère sexuel. On y découvre aussi diverses façons dont les femmes choisissent de redéfinir leur sexualité. Cette aventure aux confins de la jouissance nous emmène jusqu’au festival Burning Man, où l’orgasme féminin est donné à voir sur scène, ou encore dans le cabinet feutré d’une thérapeute qui propose de soigner les traumatismes liés au viol à l’aide de massages sensuels.


Quelle surprise que ce livre ! Rien sur la quatrième de couverture ne m’avait préparée à ce que j’allais vraiment y trouver. Même les quelques interviews de l’autrice dans la presse française ne m’avaient  pas mis la puce à l’oreille. Je n’aurais sans doute pas perdu mon temps à le lire sinon.

Je vais commencer par le positif, ce qui va être rapide. Les quelques passages qui m’ont laissé une bonne impression se trouvent dans le chapitre 3 qui aborde la question de la description des orgasmes. Par le plus grand des hasards, je me suis moi-même livrée à l’exercice il y a peu. Si je ne devais retenir qu’une « vision » de ce chapitre, ce serait celle de Catherine Clément qui compare l’orgasme à une forme de syncope. Mot qui a du sens en musique, en médecine, en poésie et qui souligne bien la nature de cette parenthèse insaisissable dans nos vies. C’est à la fois simple et beau. Et très vrai.

Voilà, c’était pour le positif.

Le gros de l’ouvrage repose essentiellement sur deux chapitres (sur cinq en tout) : « une histoire de l’oubli » et « jouer ». Dans le premier, l’autrice retrace le parcours du clitoris à travers les temps avec ses multiples excisions aussi bien métaphoriques que physiques, et le regard plus généralement porté sur le plaisir féminin et l’orgasme. Elle y parle des nombreuses études, découvertes ou redécouvertes sur le sujet et fait le point sur l’anatomie telle que nous la connaissons à l’heure actuelle. Jusque-là, tout va bien. C’est relativement factuel et bien écrit. Mais elle utilise en fil rouge le parcours de Vanessa qui a dû se battre avec et contre le corps médical pour faire reconnaître sa pathologie spécifique qui se manifestait par une jouissance douloureuse. Là, les choses sont devenues beaucoup plus nébuleuses et énervantes.

L’enquête médicale qui permet de comprendre d’où vient le problème se mêle soudain à de grandes envolées au sujet de l’« éjaculation » féminine. Malgré la mention de l’étude de Samuel Salama et al. datant de 2015, Sarah Barmak ne semble pas l’avoir comprise et s’obstine à ne pas vouloir faire la différence entre éjaculation et squirt. Elle préfère marcher sur des œufs, invoquant la possibilité que les glandes de Skène puissent se gonfler de plusieurs dizaines de millilitres en quelques minutes, et vient brouiller les pistes en mentionnant les retours d’expériences contradictoires des femmes sur le sujet. Un empirisme qui, dans ce cas, est forcément faussé par toutes celles qui refusent que l’essentiel du liquide qu’elles émettent puisse venir de la vessie (donc être comparée à de l’urine, même très diluée). Mon expérience me fait dire sans le moindre doute que ce liquide provient bien de la vessie dans mon cas et ça n’a pas à être un problème tant que tout le monde est à l’aise dans la pièce. Quant à une éventuelle éjaculation, sans analyses biologiques, elle parait difficile à caractériser. C’est dommage parce que ce flou noie l’information à retenir de cette partie qui concerne la prostate féminine (ou glandes de Skène justement) qui, hélas, hérite des mêmes pathologies que les hommes, comme la prostatite et le cancers.

À partir de là, la lecture est devenue assez pénible, car il me manquait deux choses : la rigueur scientifique et le recul. Mais le pire était à venir.

Dans le deuxième gros chapitre, qui s’annonçait prometteur, elle part de l’idée que les femmes ont besoin de jouer pour jouir. Ce qui n’est pas faux. Pourtant, point d’invitation aux jeux à la suite de cette introduction. Juste une invitation à des explorations un peu particulières, comme… la méditation orgasmique. J’avais déjà un peu parlé de ma vision de la pratique par ici. Le passage au festival Burning Man notamment relate une anecdote qui aurait eu plus sa place dans un article de presse distancié et critique que dans ce livre où il occupe plus de 20 pages, soit 10 % du livre ! Tout ça pour apprendre que l’autrice n’était pas tout à fait à l’aise avec cette démonstration publique de méditation orgasmique pilotée par OneTaste, une organisation qui se fait clairement de l’argent sur le dos de gens en quête de plaisir dont la recette leur est servie sur un plateau… Sauf que c’est une secte qui a incité ses adhérents à s’endetter. OneTaste sert pourtant de référence à de nombreuses reprises dans le livre. À quoi joue donc l’autrice ? Surtout que son esprit critique refait surface régulièrement pour souligner ses réticences.

D’une manière générale, toute cette partie sur la quête spirituelle autour de l’orgasme, qui ne s’arrête pas à la méditation orgasmique, était trop New Age (ou trop nord-américaine) pour moi et ne m’a pas intéressée du tout. Tout du moins pas sous cette forme. J’aurais volontiers lu des articles de presse dessus juste pour ma culture, mais on est ici dans le développement personnel, ce n’est plus neutre. Je ne cherche pas une élévation spirituelle échappant au domaine de la raison avec mes orgasmes (voir la tête de sainte Thérèse en bas de ce post). Je sais déjà que le bien-être, le shoot hormonal, le profond sentiment de détente et de paix intérieure, voire de cohérence, peuvent être atteints de plein d’autres façons et que les mécanismes impliqués sont essentiellement de nature chimique (neurotransmetteurs, hormones, etc.). Je suis donc bien trop terre à terre pour me faire masser le yoni par une adepte du qi gong. Par contre, si un ou une de mes partenaires veut me tripoter 15 minutes avec beaucoup de gel et quelques doigts, il/elle est le/la bienvenu(e).

Bien sûr, libre à chacun d’utiliser la voie qui lui convient pour atteindre cet état intérieur de réceptivité, j’ai pris l’option douleur et cordes, qui me permettent de me focaliser sur mes sensations et de faire le vide afin d’atteindre éventuellement un état de conscience modifié (généralement sans orgasme à la clé non plus). Le but est donc globalement le même, les moyens d’y arriver sont simplement des choix très personnels. Le livre n’en offre pas un éventail bien large vu que Barmak préfère s’intéresser aux voies ésotériques qui ont certes le mérite d’exister, mais qui ne peuvent correspondre à toutes les femmes. Elle le dit elle-même dans le dernier chapitre. J’aurais vraiment souhaité qu’elle le fasse en quatrième de couverture. Elle parle d’ailleurs peu ou pas du recours à la psychologie et à la sexologie. Elle ne parle même pas de la rééducation périnéale pourtant effectuée par des kinés formés pour résoudre les problèmes de vaginisme. Elle semble également occulter volontairement une grande part des psychothérapies reconnues. À un moment, elle a donc bien fait un choix dans ce qu’elle voulait explorer et présenter aux lecteurs.

Frustration supplémentaire, elle ne met pas l’accent sur deux choses essentielles à mes yeux : la déconstruction/reconstruction et l’introspection. Elle ne fait que les mentionner en passant à la fin. Tout le reste ne vise qu’à faire la publicité de la méditation (orgasmique ou pas) et de l’accès à la pleine conscience à travers des méthodes diverses et variées. De la même manière, l’éducation à la sexualité est mentionnée en passant dans les dernières pages, alors qu’il parait évident que c’est la clé pour faire changer les choses. Il existe pourtant nombre de réunions purement informelles qui s’organisent un peu partout à l’initiative des féministes.

Donc non, Jouir n’est pas LE livre de la grande synthèse qui fait le tour de l’orgasme (son histoire, sa compréhension, ses moyens d’accès), mais un livre orienté dont je retiendrai deux choses : un long gloubi boulga où éjaculation et squirt sont traités de manière indifférenciée et un prosélytisme assez désagréable pour l’ésotérisme. Les informations utiles sont plutôt rares et si vous avez suivi les travaux d’Odile Buisson et Pierre Foldès, de Samuel Salama, d’Odile Fillod, d’Emily Nagoski, que vous avez lu le rapport Shere Hite, des livres de sexologues et psychologues comme Heidi Beroud-Poyet et Laura Beltran, la Chair interdite de Diane Ducret, Les Joies d’en bas de Nina Brochmann et Ellen Støkken Dahl, bref, si vous vous intéressez déjà au plaisir féminin, ce livre ne vous apportera pas beaucoup d’informations nouvelles. Pour ma part, il n’y a que la partie sur l’innervation de la zone uro-génitale qui ne m’était pas vraiment familière.

De toute évidente, je ne suis pas ressortie apaisée et zen de ma lecture, mais plutôt très énervée par ce mélange des genres qui n’est ni tout à fait une enquête journalistique ni un cheminement personnel qui n’engage que l’autrice. À moins d’être branché ésotérisme, passez votre chemin.


Sinon, sainte Thérèse a un avis sur l’extase et l’orgasme aussi. Mais, apparemment, il faut croire très très fort en Dieu.

L’Extase de sainte Thérèse d’Avila de Le Bernin

L’orgasme est comparable à une petite mort car il s’agit d’un espace entre deux instants perdus, une seconde pendant laquelle la conscience vacille brièvement. C’est ainsi que le définit Catherine Clément, philosophe (très) française et maîtresse de l’écriture féminine. Pour elle, un orgasme sexuel est une forme de « syncope », un mot chargé de sens. En médecine, la syncope est un évanouissement, une perte de connaissance, un moment de défaillance ou un battement de cœur oublié sous le coup de la surprise. Pour les musiciens, il peut également s’agir d’un contretemps, ou d’un rythme syncopé – un art que l’on retrouve aussi en poésie. Une syncope est une absence. Le monde se dérobe sous nos pieds. C’est un moment où nous « perdons la tête » et, avec elle, notre certitude d’être des sujets autonomes ancrés dans le point précis de l’espace et du temps. C’est le moment « où se larguent enfin les amarres qui tiennent ficelé le sujet », écrit-elle dans La Syncope.

Extrait de Jouir, p. 95.